Introduction à la sociologie pragmatique française – conférence de Florence Padovani

Le 8 décembre 2020, Florence Padovani, directrice du CFC, a donné une conférence à l’Université normale de Pékin (BNU) pour une classe d’étudiants en master de sociologie sur le thème de la sociologie pragmatique française. Cette conférence fait suite aux échanges organisés en mai 2019 à BNU par le CFC et l’Ecole de sociologie de BNU. Le CFC avait alors accueilli les sociologues Laurent Thévenot, Romuald Normand, Marc Breviglieri et Camille Salgues pour présenter leurs travaux.

Florence Padovani a d’abord introduit le contexte de la sociologie en France durant la période d’après-guerre, fortement dominée par la sociologie critique de Pierre Bourdieu. La sociologie pragmatique française, contrairement à la sociologie de Pierre Bourdieu, ne se veut pas un propos philosophique sur le monde social et physique, mais se base sur des enquêtes empiriques, de terrain, d’où sa dénomination de sociologie « pragmatique ».

Dans son propos, Florence Padovani ne traitera que des travaux du sociologue pragmatique Laurent Thévenot et de ses disciples. Elle revient d’abord sur le parcours de Laurent Thévenot, en mentionnant l’ouvrage clef faisant rupture avec la sociologie bourdieusienne : « De la justification : les économies de la grandeur » rédigé par Laurent Thévenot et Luc Boltanski et paru en 1991.

Dans un premier temps, Florence Padovani explique plus en détail les différences entre la sociologie critique de Bourdieu et la sociologie pragmatique. La sociologie critique part de deux concepts fondamentaux : la notion de champ et l’habitus. Selon Pierre Bourdieu, la société est une imbrication de champs (politique, économique, religieux etc.) organisés selon une logique propre, et dans lesquelles les individus développent leur habitus, c’est-à-dire un ensemble de prédispositions intériorisées durant la phase de sociabilisation, prédispositions à agir qui influencent les pratiques des individus au quotidien.

Au contraire, la pensée de Laurent Thévenot, quoique prenant ses racines dans la pensée bourdieusienne, étudie des domaines très variés, et se présente comme une voix originale car elle renonce dans sa démarche descriptive et analytique aux figures classiques de la discipline, mais s’intéresse aux circonstances ou aux usages. Cette sociologie s’appuie sur des enquêtes de terrain pour procéder ensuite à une montée en généralité à partir de situations données. Cette création de nouveaux outils conceptuels à partir de l’observation au niveau le plus bas (le familier), dans le tissu des interactions sociales, est très différente de l’analyse plus généraliste de Pierre Bourdieu.

Le modèle proposé par Laurent Thévenot est capable d’envisager la genèse et la pluralité des outils conventionnels qui servent de base aux activités humaines. Ce modèle se concentre sur les moments de dispute, de conflit, de controverse, qu’ils soient publics ou privés, pendant lesquelles les personnes mettent en œuvre des critiques ou des justifications prétendant à une vérité générale. Celles-ci renvoient à des formes de bien commun garantissant la généralisation des arguments.

Florence Padovani explique ensuite que les auteurs ont relevé six principes de justice légitime se référant chacun à une conception dans une cité – six cités sur lesquelles les acteurs prennent appui pour étayer leurs justifications ou leurs critiques : la cité civique, la cité marchande, la cité industrielle, la cité inspirée, la cité domestique et la cité de l’opinion. Celles-ci ne sont pas compatibles, et se dénoncent entre elles, même s’il peut y avoir des compromis entre les différentes logiques et justices. Florence Padovani souligne que les cités, contrairement aux champs bourdieusiens, sont évolutives. Une septième cité a été ajoutée ultérieurement : la cité verte, ou écologique, qui rend possible un nouveau cadre d’évolution au vu de l’importance grandissante du critère écologique dans nos sociétés actuelles.

Dans un second temps, Florence Padovani explique que Laurent Thévenot a également mené des travaux collectifs de comparaison avec d’autres pays tels que les États-Unis, la Russie et l’Allemagne pour soumettre son ensemble théorique à une épreuve comparative. Sa comparaison entre la France et les États-Unis lui a permis de mettre en évidence des différences notables dans la manière de donner de la voix et de porter les justifications, où les individus ne s’appuient pas sur les mêmes cités pour justifier un certain nombre d’attitudes.

Enfin, Florence Padovani termine son exposé en présentant un cas d’étude qu’elle a réalisé avec Laurent Thévenot dans la zone côtière à ouest de la France, cas d’étude portant sur un Plan de prévention face à la montée des eaux dans la baie du Mont St Michel. Ils ont étudié les modes de justification entre les acteurs qui présentent un attachement différent au lieu : les habitants, les représentants du gouvernement, les experts scientifiques etc. On voit dans cette étude une incompréhension réciproque de ces groupes : c’est une mise à l’épreuve, une confrontation des modes de justification, car les réactions des acteurs s’appuient sur différentes cités.

En conclusion, Florence Padovani rappelle le caractère évolutif de l’approche de la sociologie pragmatique, qui met en avant les différents modes de justification et manières de rendre justice. Pr. Padovani a également traité des difficultés de traduction pour rendre le sens exact des termes utilisés par les sociologues français en chinois. Pour cela, elle a été aidée par la traductrice Hu Yu, que nous remercions pour son travail de qualité. Nous remercions également Pr. Zhao Wei pour avoir organisé cette conférence.

Hu Yu (胡瑜) et Florence Padovani

1er décembre 2020 – Résumé de la conférence de Pierre Miège

Le 1er décembre 2020, dans le cadre du Baturu Festival traitant des questions de genre et d’identité, le CFC a invité le directeur du CEFC Pierre Miège à parler de ses recherches portant sur les conflits entre les normes « traditionnelles » et les normes émergentes de genre, de famille et de sexualité dans les villes chinoises en se basant sur ses études de terrain auprès des hommes homosexuels chinois. Cette conférence, en anglais avec traduction consécutive chinoise, s’est déroulée de manière hybride, en ligne par Zoom et en présentiel à l’Institut français de Pékin.

Dans la médiathèque de l’Institut français de Chine

Dans un premier temps, Pierre Miège est revenu sur la différence entre les valeurs et les normes dans une société donnée, soulignant que celles-ci changent de génération en génération. Dans les sociétés actuelles, la liberté individuelle et l’autonomie personnelle ont petit à petit pris de l’importance par rapport aux valeurs légitimées par la tradition et l’institution religieuse.

Il en va de même pour les normes relatives au mariage. En Chine, la notion de relation basée sur des obligations sociales réciproques est encore forte : dans les 150 entretiens que Pierre Miège a conduits auprès d’hommes homosexuels chinois au cours de ces 15 dernières années, il en est ressorti que ceux-ci se mariaient plus par obligation familiale que par pression d’une norme sociale, ou pour eux-mêmes. Malgré une évolution des normes et une ouverture dans le choix de sa ou son partenaire, la piété filiale reste une valeur importante.

Pierre Miège, sur Zoom depuis Hong Kong

Dans un second temps, Pierre Miège a abordé la stigmatisation de la communauté gay en Chine et les différentes stratégies que les hommes homosexuels adoptent pour y faire face : ne révéler leur orientation sexuelle qu’à leurs amis proches, restreindre les interactions sociales avec d’autres hommes gays, ou à l’inverse avec des personnes hétérosexuelles, ou encore feindre d’être hétérosexuel. Il ressort des entretiens de terrain que la majorité des personnes interviewées limitent principalement le temps passé avec leur famille et leurs parents pour éviter, entre autres, la question du mariage. Malgré tout, ils considèrent qu’il est important de maintenir une vie sociale avec les amis et les collègues et de continuer d’avoir des « relations normales » avec leur entourage malgré le risque d’être « découvert ».

Ils trouvent donc des « stratégies » pour continuer de sortir avec leurs collègues ou amis, en trouvant des excuses de dernière minute pour éviter des activités inconfortables pour eux tout en montrant leur engagement, en prétendant d’avoir une petite amie ou une femme, ou en évitant d’être trop efféminé et en montrant au contraire leur masculinité à travers des comportements machistes.  Pierre Miège avance qu’on voit ici des normes autour de la masculinité qui sont très « traditionnelles », masculinistes, et véhiculant en miroir une image d’une féminité faible, passive et effacée.

En conclusion, Pierre Miège rappelle la complexité de la société chinoise, qui reste de tradition « collectiviste », mais qui fait face à la réalité des comportements individuels. Du fait des grandes transformations économiques et sociales des quarante dernières années, on voit une importance accrue portée à la vie privée et au développement de soi. Malgré une individualisation de la société, des normes traditionnelles restent prédominantes, comme les normes définissant la féminité et la masculinité, mais également la piété filiale et le mariage – la plupart des hommes homosexuels se marient.

Les jeunes Chinois urbains homosexuels vivent leur vie tout en mobilisant des stratégies pour sembler respecter les normes sociales quand ils le jugent nécessaire. La perception d’un individu est largement influencée par les normes sociales, que ce soit dans la communauté homosexuelle, ou bien chez les femmes qui continuent à véhiculer certains mécanismes traditionnels des rôles et caractéristiques « féminins ».

Séance de questions-réponses

Durant la séance de questions-réponses qui a suivi la présentation de Dr. Miège a été abordée la question de la différence entre les villes et la campagne chinoises. Pierre Miège, à travers les entretiens qu’il a conduits auprès des travailleurs migrants, a constaté que presque 100% des hommes homosexuels de cette catégorie sociale sont mariés, tandis que la proportion n’est que d’environ 30% chez les hommes citadins. Pour conclure cette séance, Pierre Miège a rappelé qu’avec les changements considérables qu’a connus la société chinoise, les individus créent de nouvelles combinaisons entre tradition et modernité en essayant de naviguer entre elles, en ouvrant la discussion sur l’apport potentiel de la technologie à l’évolution des normes sociales actuelles.

1st, December 2020 – Conference with Pierre Miege on conflicts between « traditional » and emerging norms of genre, family and sexuality in Chinese cities: lessons from the experience of same-sex attracted men

On December 1st at 7 p.m. for the Baturu Festival, the Sino French Research Centre (CFC) welcomes Dr. Pierre Miège at the French Institute, to talk about the conflicts between « traditional » and emerging norms of genre, family and sexuality in Chinese cities.

Based on interviews and participant observation with different groups of same-sex attracted men, Dr Miège’s research projects have questioned the motives these men put forward for hiding their sexual orientation in most situations of their social life, as well as the strategies they develop to maintain their secret at work, at home, with friends. These strategies reveal a transformation of social norms in urban society – and the growing conflicts between different sets of norms – especially concerning gender, sexuality, manhood and family. During this presentation, Dr Miège will discuss some of these normative changes which, though studied from the point of view of same-sex attracted men, affect all individuals in today’s China. Especially the evolving norms regulating family, “feminity” and “masculinity” also help understand some life choices made by young women in the cities, such as strategies to rethink marriage and maternity, and in some case strategies to evade marriage altogether.

This conference will be both offline and online. It will be held in English. Register on Weibo following @翔凤文化节

5 novembre 2020 – Conférence en ligne de David Camroux : « Perspectives on the EU-Asia-US Triangular Relationship after the US Presidential Elections »

/ ! \ Evénement repoussé pour raisons de santé. Nouvelle date annoncée ultérieurement.

Professeur David Camroux, du Centre de recherches internationales (CERI – Sciences Po), reviendra dans une conférence en ligne sur la relation triangulaire entre les États-Unis, l’Union européenne et l’Asie après les résultats de l’élection présidentielle américaine.

Conférence en anglais, ouverte à toutes et à tous, qui se tiendra en ligne le 5 novembre 2020 de 16h30 à 18h30 (heure chinoise).

20 juillet 2020 – Conférence en ligne de Florence Padovani : La contraction brutale de l’espace à l’ère de la pandémie : la vie quotidienne des résidents de Pékin lors de la propagation du Covid-19

Entrée de hutong pendant l’épidémie de coronavirus

Le 20 juillet 2020, la directrice du CFC Florence Padovani a participé aux séminaires podcastés « Territoires affectés » organisés par Tania Lementec du Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC).

Florence Padovani a, dans un premier temps, enregistrer ses propos concernant la contraction brutale de l’espace à l’ère de la pandémie : la vie quotidienne des résidents de Pékin lors de la propagation du Covid-19, que vous pouvez retrouver ici :

A suivi un débat interactif en direct entre Florence Padovani et l’audience. Retrouvez plus d’informations sur ces « séminaires-podcasts » ici.

Résumé de la conférence de Christine Chaigne à Beida : « Le droit souple, un intrus dans le droit français ? »

Christine Chaigne, maître de conférences HDR à la Faculté de droit de l’Université Aix-Marseille, est venue le jeudi 19 décembre 2019 donner une conférence à l’Université de Pékin intitulée « Le droit souple, un intrus dans le droit français ? ». Elle a été chaleureusement accueillie par le professeur Peng Chun (彭錞), maître de conférences de la Faculté de droit de l’Université de Pékin et co-organisateur de l’événement.

Christine Chaigne et Peng Chun (彭錞)

Christine Chaigne s’attarde dans un premier temps sur le champ lexical afférent au droit souple : accord, charte, circulaire, code de bonne conduite, norme technique, standard, résolution, recommandation, memorandum of understanding. Elle rappelle que cette notion de droit souple est d’abord apparue dans le domaine du droit international, appliqué à des Etats souverains qu’il ne peut contraindre. Elle précise qu’en droit français le droit souple n’est pas contraignant en lui-même : il incite, il propose, lorsque le droit dur prescrit, ordonne, sanctionne.

Christine Chaigne aborde ensuite quelques hypothèses et problématiques liées au droit souple. Par exemple, faut-il parler de droit « souple », de droit « mou », de droit « doux » ou encore de droit « flexible » comme le nomme Jean Carbonnier, un des plus grands juristes français du XXe siècle? Lorsqu’est appliqué un outil du droit souple, dans quelle mesure la sécurité juridique est-elle garantie ? Ou encore, dans le contexte français, le droit souple est-il un symptôme ou bien une conséquence d’un disfonctionnement du droit dur ? Se posent enfin les questions des critères d’identification du droit souple, du recours au droit souple, et de la justiciabilité des instruments de droit souple.

Christine Chaigne revient sur ce qu’elle nomme une des « maladies du droit française » : l’inflation du droit. Il se pourrait qu’en Chine le système juridique ne soit pas encore assez développé, mais en France, il l’est trop ! Peut-être cela explique t’il en partie la place que prend le droit souple dans le paysage juridique français.

Christine Chaigne présente ensuite les trois conditions cumulatives posées par le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative, pour identifier un instrument de droit souple :

  1. L’instrument de droit souple doit avoir pour objet de modifier ou d’orienter les comportements: le droit souple ne limite pas la liberté des individus mais l’oriente.
  2. L’instrument ne crée pas par lui-même des droits ou des obligations. En effet, le droit souple ne modifie pas l’ordre juridique, ce qui est un élément essentiel pour le distinguer du droit dur : même s’il peut mettre en cause la responsabilité, il ne crée pas d’obligations contraignantes.
  3. L’instrument doit présenter par son contenu et son mode d’élaboration un degré de formalisation et de structuration qui le rapproche de la règle de droit dur. Ce point permet de distinguer le droit souple du non-droit.

Enfin, Christine Chaigne aborde deux problèmes fondamentaux qui se posent avec le droit souple : le problème de la sécurité juridique, et celui de la légitimité. Le droit souple, contrairement au droit dur, ne fait pas l’objet d’une publication dans le Journal officiel. Or, « nul n’est censé ignorer la loi ». De plus, le droit souple ne bénéficie pas de la même légitimité que le droit dur, avec notamment des lois votées par l’Assemblée nationale. C’est pourquoi le Conseil d’État suggère que soit portée attention à ces limites et propose en particulier que le « déficit démocratique » du droit souple soit contré par la transparence dans l’adoption et l’élaboration des instruments de droit souple.

En conclusion, pour Christine Chaigne le droit souple n’est pas un intrus dans le droit français ; elle considère le droit souple plutôt comme un complément du droit dur, susceptible de servir de « remède » aux « maladies » du droit français. Encore faut-il que la France élargisse sa conception du droit et accepte que le droit joue également un rôle d’incitation, de recommandation, ou d’orientation, rejoignant ainsi la définition du « flexible droit » de Jean Carbonnier.

Professeures Wang Wei (王蔚) et Zhang Li (张莉)

Les discussions qui ont suivi la présentation de Christine Chaigne sous la direction du professeur Peng Chun (彭錞), ont été animées et riches. Les professeures Wang Wei (王蔚) et Zhang Li (张莉), de l’Université de politique et de droit, ont dans un premier temps fait part de leurs remarques, touchant notamment à la question de la définition du droit souple et de l’origine de sa création, à la vision sociologique du droit portée dans la présentation de Christine Chaigne, ou encore au droit de regard du Conseil d’État par rapport aux instruments du droit souple qui ne créent pas par eux-mêmes de droits ou d’obligations pour leurs destinataires. Le professeur Peng Chun a quant à lui fait un rapprochement avec une notion fondamentale du droit anglais, le duty of care.

Ces débats ont permis à Christine Chaigne de suggérer que l’importance croissante du droit souple en France est peut-être une conséquence de l’influence du droit chinois où le droit souple semble dominant. Les nombreuses questions des étudiants ont également permis à Christine Chaigne de rappeler la différence d’acception de la notion de norme technique. En France, la norme technique est habituellement d’application volontaire : c’est une norme technique non obligatoire ; en Chine, lorsqu’on fait référence à une norme technique, il s’agit dans la grande majorité des cas d’une norme technique obligatoire (GB) mais non adossée à une règle de droit dur.

Lin Lin (林琳) et Christine Chaigne

Ces échanges nourris entre professeurs et étudiants sont en grande partie dus aux remarquables traductions de Madame Lin Lin (林琳), dans un domaine délicat, et nous l’en remercions chaleureusement.

Intervention de Florence Padovani au Schwarzman College de l’Université de Tsinghua : « Du Barrage des Trois Gorges à la province du Guandong : l’histoire des déplacés des Trois Gorges »

Le 6 janvier 2020, Florence Padovani, directrice du Centre franco-chinois de recherche en sciences sociales de l’Université de Tsinghua, a donné une conférence au Schwarzman College intitulée « From the Three Gorges to Guangdong – The story of Three Gorges resettlees ». Cette conférence présente les recherches que Florence Padovani a menées sur plus de quinze ans auprès des populations déplacées de Chongqing et du Hubei vers la province du Guangdong et la municipalité de Shanghai. Elle a concentré sa présentation sur les personnes de la préfecture de Wushan qui ont été relogées dans la province du Guangdong à Yaoshan.

Dans un premier temps, Florence Padovani revient sur le projet de construction du barrage en lui-même, qui avait déjà été envisagé par Sun Yat-Sen (孙中山) dès 1919. Il a fallu toutefois attendre l’impulsion du premier ministre Li Peng (李鹏) pour que les travaux puissent débuter au début des années 1990. La construction s’est achevée en 2009 pour être complètement opérationnel en 2013. Construit dans le Hubei mais ayant principalement un impact sur les populations de Chongqing, à cause du réservoir, le projet a inondé plus de 20 communes et municipalités, et fait de 700,000 selon les sources officielles, à plus de deux millions de déplacés selon les spécialistes.

Le Yangtsé (长江), fleuve sur lequel a été construit le barrage, est de grande importance pour les populations locales qui y voient un réservoir d’eau et de nourriture, un créateur d’emplois liés à la pêche, l’agriculture et le tourisme, mais également un vecteur de mort à cause des terribles inondations c’est pourquoi il est parfois considéré comme une divinité. Florence Padovani montre des photos des affiches des autorités locales avertissant la population du niveau d’eau maximum (170m au-dessus du niveau de la mer). Elle a aussi montré des photos de nouveaux villages construits plus haut à flanc de montagne, conçus dans un premier temps pour accueillir les déplacés avant que l’on ne prenne en compte les risques de glissement de terrain.

Dans un deuxième temps, Florence Padovani présente son terrain effectué à Yaoshan, un village de déplacés dans la province du Guangdong à plus de mille kilomètres du Barrage des Trois Gorges. Elle présente l’organisation du village séparant nettement les déplacés de la population locale. Les maisons construites pour les déplacés sont de trois tailles selon la dimension des familles, mais elles sont de facture identique. Des difficultés apparaissent pour allouer ces nouvelles maisons, liées à la corruption locale, aux enfants non-déclarés dans les familles et à l’estimation des compensations.

Florence Padovani aborde ensuite le sentiment d’attachement à un lieu, défini par le sociologue Marc Breviglieri, pour étudier le déplacement forcé de ces populations dans des lieux parfois très éloignés de leur village natal et présentant des us et coutumes différents des leurs. L’identité des déplacés est faite d’oppositions, entre la dépossession et l’attachement, entre le local et le national dans le contexte de relocalisation de ces personnes « en transition ». Les différentes modalités d’appropriation du lieu peuvent s’illustrer par la différence entre y habiter et y vivre.

Dans le cas d’étude de Yaoshan, Florence Padovani remarque très peu d’interactions avec la population locale, voire un ostracisme vis-à-vis des nouveaux arrivants : peu de mariage entre les différents groupes de populations, des rites funéraires séparés etc. Cela a amené de nombreux déplacés à retourner dans leur terre d’origine, créant parfois des villes « fantômes » où tous, jeunes comme personnes âgées, sont retournés vers le Barrage des Trois Gorges. Certains voient également dans leur retour davantage d’opportunités professionnelles sur place, où ils peuvent déjà jouir d’un réseau et connaissent mieux l’environnement des affaires.

Enfin, Florence Padovani traite de la question de l’« histoire officielle » des déplacements de population dans la zone du Barrage des Trois Gorges présente dans divers musées, qui suit la ligne patriotique donnée par le Parti communiste chinois et passe sous silence le vécu des déplacés (Todorov). Les musées avancent notamment le terme de « culture de la migration » (移民文化), dans un contexte sociopolitique visant à maintenir la stabilité sociale et la légitimité du pouvoir en place. Quant aux déplacés, ceux-ci gardent très peu de souvenirs (photos, objets etc.) et n’ont pas de lieux où faire mémoire de leur traumatisme.

Une session de questions-réponses engagée avec la salle a finalement permis à Florence Padovani de préciser ses méthodes de recherche : elle a principalement mené, sur 15 ans, des entretiens ouverts avec la population déplacée sur plusieurs générations de migrants. Elle est également revenue sur le peu d’implication des populations déplacées dans le processus décisionnel de relogement, ainsi que sur les problèmes de définition du montant des allocations et de mauvaise gestion financière de l’argent alloué par l’État aux autorités locales.

Conférence de David Camroux : « Populisme, y a t-il une variante asiatique particulière ? »

Dans cette conférence donnée au Schwarzman College de l’Université de Tsinghua devant un public estudiantin majoritairement étranger, David Camroux, professeur et chercheur honoraire au CERI – Sciences Po spécialiste de la région d’Asie du sud-est, s’est focalisé sur les expressions diverses du populisme en observant les différents dirigeants d’Asie du sud-est.

Sandrine Fontaine et Florence Padovani du CFC Pékin, professeur David Camroux, et Doug Hughes du Schwarzman College

Dans un premier temps, Pr. Camroux présente les trois définitions du populisme contenues dans la littérature scientifique :

  • Le populisme est une idéologie mineure qui coexiste avec de multiples idéologies, permettant par exemple de grandes différences d’expression entre un populisme dit « de gauche » et un populisme « de droite ».
  • Le populisme est une stratégie pour gagner du poids politique, notamment en vue de gagner des élections.
  • Le populisme est un style de performance, un style rhétorique, discursif, qui utilise « le langage du peuple ». En effet, selon Jan Werner Müller, le populisme, en plus d’opposer le « peuple » aux élites, présente ses utilisateurs comme les « représentants du vrai peuple».

David Camroux décrit ensuite le cas philippin, pays dirigé par Rodrigo Duterte, figure politique qui se présente comme « le Maire » (position qu’il occupait auparavant à Davao), en opposition des élites de Manille, et dont la politique vise à apporter des changements drastiques pour retrouver une image positive du pays dans un contexte où « tout le monde est corrompu ». Malgré une politique brutale menée entre autre contre les dealers de drogue dans le cadre de la « guerre contre le trafic de stupéfiants » (War on Drugs), Rodrigo Duterte reste extrêmement populaire avec un taux d’approbation de près de 75% de la population.

Cela s’explique par le langage utilisé par le président Duterte, qui, avec son franc-parler parfois peu châtier, se distance des élites jusqu’à les rejeter et se place comme le leader des « populations délaissées ». Il crée ainsi un ennemi commun, qui ne sont pas seulement les élites corrompues, mais inclut également les cartels de drogue, les terroristes, l’armée, ainsi que les services de renseignement étrangers de la communauté internationale critique de sa politique violente.

Après avoir revu ce cas d’étude, David Camroux propose huit dimensions du populisme en Asie du sud-est, dont six ont été avancées par Jean-Paul Gagnon. Pour cela, il passe en revue les caractéristiques des politiques des différents dirigeants de la région que sont Mahathir Mohamad (Malaysie), Hun Sen (Cambodge), Joko « Jokowi » Widodo (Indonésie), General Prayut Chan Ocha (Thaïlande), Rodrigo « Rody » Duterte (Philippines) et Aung San Suu Kyi (Myanmar).

  • Leur politique peut présenter un caractère d’exclusion ou d’inclusion. Dans des pays multiethniques, certains ont fait le choix de l’inclusion, comme en Indonésie où ils ont choisi une langue nationale qui n’était pas parlée par l’ethnie majoritaire. Au contraire, des pays mettent en place des politiques excluant ou défavorisant une certaine partie de la population, comme en Thaïlande où, avec la résurgence de l’« identité Thaï », les Musulmans malais du sud du pays sont mis de côté.
  • Les régimes peuvent présenter des tendances autoritaires ou démocratiques, même si tous les dirigeants ont été élus de manière démocratique.
  • Certains soutiennent une économie de marché (malgré un discours souvent plus redistributif comme c’est le cas en Indonésie), tandis que d’autres prônent une politique plus redistributive des ressources, tels que Rodrigo Duterte dans une certaine mesure, ou encore Mahathir Mohamad mais dont les politiques économiques de discrimination positive profitent à la majorité malaise.
  • Les dirigeants peuvent se présenter comme xénophobes ou cosmopolites. Le monde extérieur peut être utilisé comme le bouc émissaire des problèmes internes par certains populistes. A l’inverse, des dirigeants comme Joko Widodo ou Aung San Suu Kyi jouissent d’une image de personnage politique internationalisé.
  • Les gouvernants veulent mettre en place un système politique basé sur les élections pour communiquer ou bien sur un système plus participatif. A l’ère des médias sociaux, président Duterte est par exemple très actif sur Twitter.
  • Les populistes peuvent baser leur discours sur la nostalgie d’un âge d’or connu par leur pays comme en Thaïlande durant la période du Siam (XIV au XVIème siècle) ou bien être source d’inspiration pour le futur.
  • Les dirigeants peuvent avoir un discours religieux, comme le General Prayut Chan Ocha qui soutient que le Bouddhisme devrait être la religion officielle du pays, ou bien au contraire avoir une rhétorique séculaire comme Joko Widodo en Indonésie.
  • Les responsables politiques peuvent avoir un discours sui generis ou bien dynastique concernant leur successeur, comme Hun Sen au Cambodge qui prépare son fils pour le remplacer après déjà plus de 30 ans au pouvoir.

Pour continuer sa présentation théorique, professeur Camroux passe ensuite en revue les différentes variables pouvant impacter la rhétorique et la pratique populistes chez les dirigeants d’Asie du sud-est : le type de régime (présidentiel, parlementaire, monarchie constitutionnelle etc.), le système électoral, la faiblesse ou la force des institutions étatiques face à la capacité de la population à se mobiliser derrière un leader populiste, ainsi qu’une variable extérieure où un populiste peut tirer sa légitimité du soutien de dirigeants politiques étrangers.

Pour conclure, David Camroux répond au titre de sa présentation en résumant les caractéristiques politico-sociales de la région : les inégalités sociales ont poussé les classes inférieures à amener un soutien fort aux dirigeants populistes. De plus, le déclin des médias traditionnels et le rôle des médias sociaux, de pair avec les fake news, ont créé de nouvelles loyautés. Par ailleurs, la remise en question d’un ordre international basé sur l’unilatéralisme américain a encouragé de nouveaux réflexes nationalistes dans la région. Enfin, l’inquiétude face à l’échec potentiel des populistes est une réflexion qui fait conclure professeur Camroux par une question plutôt qu’une réponse au titre de sa conférence : des recherches plus approfondies et menées dans le temps long permettront de déterminer si une variante asiatique existe dans les expressions du populisme.

Lors de la riche séance de questions-réponses qui a suivi, David Camroux insiste sur la notion de citoyenneté ainsi que la lutte contre les inégalités pour faire face aux tendances populistes. Il est important de faire face au populisme quand celui-ci démantèle l’équilibre des pouvoirs en se présentant comme les « vrais représentants du peuple ». Professeur Camroux a également souligné que démocratie et populisme ne sont pas antagonistes puisque les dirigeants populistes ont été élus démocratiquement, rappelant que le populisme peut être perçu comme une idéologie mineure et est une attitude politique. Les débats ont également permis d’aborder les questions du sentiment d’appartenance à une Nation et des liens entre les personnes d’origine chinoise dans ces pays en termes civilisationnels, approche dangereuse selon Pr. Camroux. Pour conclure, les discussions ont porté sur les méthodes de recherche concernant le populisme en Asie du sud-est, où une analyse du discours des dirigeants pourrait être une tâche fastidieuse mais intéressante pour aller plus loin dans les recherches actuelles.

Conférence de David Camroux : « La centralité de l’ASEAN mise au défi : Australie, Indonésie et l’Indopacifique »

Le 25 novembre 2019, le professeur et chercheur honoraire au CERI – Sciences Po David Camroux a animé une conférence à l’Université de Pékin intitulée « La centralité de l’ASEAN mise au défi : Australie, Indonésie et l’Indopacifique » dans le cadre du cours sur l’Asie du sud-est donné par le professeur Zhai Kun (翟崑).

Professeur David Camroux

Pr. Camroux rappelle tout d’abord l’importance géopolitique et la rivalité entre la Chine et les États-Unis, qui poussent les pays de l’ASEAN (Association des nations d’Asie du sud-est) à essayer de ne pas se retrouver « pris en sandwich ». David Camroux souligne que le concept de « centralité » de cette association créée en 1977 est récent et fait partie du rituel, important dans la diplomatie des pays d’Asie du sud-est. La centralité de l’ASEAN n’existe que parce que les grandes puissances l’ont acceptée à défaut d’une autre option viable. L’ASEAN a réussi à se positionner au centre d’autres organisations régionales qui gravitent autour d’elle, telles que l’ASEAN+3 ou le Sommet d’Asie de l’est. David Camroux ne parle pas de leadership mais de coordination à géométrie variable pour décrire le rôle de l’ASEAN dans la région.

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les États-Unis se sont tournés de nouveau vers la région d’Asie du sud-est, soutenu par ses deux alliés de la région Asie Pacifique que sont l’Australie et le Japon. Dans ce contexte s’est créé l’APEC (Coopération économique d’Asie Pacifique), rassemblant tous les pays d’Asie du sud-est ainsi que la Chine, la Corée du Sud, le Japon, les États-Unis et le Canada. La politique de « Pivot vers l’Asie » (Pivot to Asia) lancée par le président Obama, est la continuité de la politique américaine en Asie de l’est, qui allie une dimension sécuritaire à une dimension économique et commerciale. Le Partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership, ou TPP) aurait permis aux États-Unis de déterminer les normes des relations économiques dans la région d’Asie Pacifique. Néanmoins, ce projet a été abandonné par l’administration Trump, mais a été remplacé par le CPTPP (Comprehensive and Progressive Trans-Pacific Partnership), porté par le Canada et n’incluant par les États-Unis.

Dans ce contexte, l’Australie, puissance moyenne soutenant le multilatéralisme, a utilisé la notion d’Indopacifique pour obtenir une position centrale dans cette région, s’éloignant de la notion initiale d’Asie Pacifique. Cela est dû à plusieurs facteurs : d’un point de vue domestique, le concept de Communauté Asie-Pacifique proposé par le premier ministre Kevin Rudd en 2010 n’a pas abouti car il a méprisé le rôle central de l’ASEAN dans la région. D’un point de vue externe, la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine a rendu le positionnement difficile de l’Australie entre réalités géoéconomiques et contraintes géopolitiques. De plus, le retrait du TPP et le rôle plus important joué par l’Inde dans le « Quad » reformé (États-Unis, Japon, Australie et Inde) a élargi le spectre régional dans lequel s’est placée l’Australie depuis les années 2010.

David Camroux soutient que la notion d’Indopacifique a également aidé à résoudre la question de la place de l’Indonésie dans la région et dans le monde, mais également son image auprès de sa propre population. Dès 1945, le vice-président Mohammad Hatta avait formulé l’idée d’équilibre (balancing) ou soft hedging pour ne plus être « pris en sandwich ». Après le mouvement de réforme de 1988, l’Indonésie a réaffirmé sa place sur la scène internationale en utilisant l’ASEAN comme élément central de sa diplomatie. Le concept de l’Indopacifique selon les autorités indonésiennes repose sur un équilibre dynamique, fait non pas d’un rapport de forces mais d’un rapport d’influences, mettant ainsi en avant une responsabilité partagée. L’Indonésie, elle-même centrale à l’ASEAN, met l’ASEAN au cœur de l’Indopacifique, tout en promouvant dans ses relations extérieures le dialogue et la coopération, la prospérité pour tous ainsi que l’importance du domaine maritime comme élément unificateur (wawasan nusantara).

Professeur Camroux revoit ensuite les relations entre les pays d’Asie du sud-est et la Chine, utilisant une métaphore familiale pour expliquer que les pays de l’ASEAN ont besoin de la Chine de par sa puissance économique, même s’ils restent précautionneux envers celle-ci. Pr. Camroux souligne l’importance de ne pas oublier le rôle du Japon ou de l’Union européenne, en mettant de nouveau l’accent sur une stratégie d’équilibre entre plusieurs grandes puissances de la part des pays d’Asie du sud-est.

Pour conclure, le futur de cette nouvelle région centrale qu’est l’Indopacifique sera déterminé par les développements de la rivalité sino-américaine, un possible « nouveau pivot » américain vers cette région après le(s) mandat(s) du président Trump, le rôle des autres institutions multilatérales présentes dans la région, l’évolution des Nouvelles route de la soie, ainsi que les développements internes des pays d’Asie du sud-est et leurs relations avec leur voisin chinois.

Professeurs David Camroux, Zhai Kun et Han Fang

La série de questions-réponses engagée avec la classe et dirigée par professeur Zhai, a d’abord porté sur les Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative ou BRI). David Camroux avance que la BRI peut être bénéfique aux pays d’Asie du sud-est, mais a également rappelé leurs inquiétudes face aux possibles dommages environnementaux de certains de ses projets, au risque de conflits dans le bassin du Mékong, ainsi qu’aux coûts sociaux dû à un clientélisme chinois vis-à-vis de pays tels que le Cambodge ou le Laos. Les discussions ont ensuite porté sur la question du manque de capacité de l’ASEAN en tant qu’organisation multilatérale, la très peu probable adoption du concept d’Indopacifique par la Chine, ainsi que la commodité pour les grandes puissances de dialoguer avec l’ASEAN plutôt qu’avec ses États-membres de manière séparée.

Présentation à la Délégation de l’Union européenne : « Les États d’Asie du sud-est face à la Chine : clients, compradors, concurrents »

Le 26 novembre 2019, David Camroux, chercheur honoraire au Centre d’études internationales (CERI – Sciences Po) à Paris, et spécialiste de l’Asie du sud-est, a présenté devant les conseillers politiques des pays membres de l’Union européenne ses réflexions sur les relations entre les États membres de l’ASEAN et la République populaire de Chine.