Conférence de David Camroux : « Populisme, y a t-il une variante asiatique particulière ? »

Dans cette conférence donnée au Schwarzman College de l’Université de Tsinghua devant un public estudiantin majoritairement étranger, David Camroux, professeur et chercheur honoraire au CERI – Sciences Po spécialiste de la région d’Asie du sud-est, s’est focalisé sur les expressions diverses du populisme en observant les différents dirigeants d’Asie du sud-est.

Sandrine Fontaine et Florence Padovani du CFC Pékin, professeur David Camroux, et Doug Hughes du Schwarzman College

Dans un premier temps, Pr. Camroux présente les trois définitions du populisme contenues dans la littérature scientifique :

  • Le populisme est une idéologie mineure qui coexiste avec de multiples idéologies, permettant par exemple de grandes différences d’expression entre un populisme dit « de gauche » et un populisme « de droite ».
  • Le populisme est une stratégie pour gagner du poids politique, notamment en vue de gagner des élections.
  • Le populisme est un style de performance, un style rhétorique, discursif, qui utilise « le langage du peuple ». En effet, selon Jan Werner Müller, le populisme, en plus d’opposer le « peuple » aux élites, présente ses utilisateurs comme les « représentants du vrai peuple».

David Camroux décrit ensuite le cas philippin, pays dirigé par Rodrigo Duterte, figure politique qui se présente comme « le Maire » (position qu’il occupait auparavant à Davao), en opposition des élites de Manille, et dont la politique vise à apporter des changements drastiques pour retrouver une image positive du pays dans un contexte où « tout le monde est corrompu ». Malgré une politique brutale menée entre autre contre les dealers de drogue dans le cadre de la « guerre contre le trafic de stupéfiants » (War on Drugs), Rodrigo Duterte reste extrêmement populaire avec un taux d’approbation de près de 75% de la population.

Cela s’explique par le langage utilisé par le président Duterte, qui, avec son franc-parler parfois peu châtier, se distance des élites jusqu’à les rejeter et se place comme le leader des « populations délaissées ». Il crée ainsi un ennemi commun, qui ne sont pas seulement les élites corrompues, mais inclut également les cartels de drogue, les terroristes, l’armée, ainsi que les services de renseignement étrangers de la communauté internationale critique de sa politique violente.

Après avoir revu ce cas d’étude, David Camroux propose huit dimensions du populisme en Asie du sud-est, dont six ont été avancées par Jean-Paul Gagnon. Pour cela, il passe en revue les caractéristiques des politiques des différents dirigeants de la région que sont Mahathir Mohamad (Malaysie), Hun Sen (Cambodge), Joko « Jokowi » Widodo (Indonésie), General Prayut Chan Ocha (Thaïlande), Rodrigo « Rody » Duterte (Philippines) et Aung San Suu Kyi (Myanmar).

  • Leur politique peut présenter un caractère d’exclusion ou d’inclusion. Dans des pays multiethniques, certains ont fait le choix de l’inclusion, comme en Indonésie où ils ont choisi une langue nationale qui n’était pas parlée par l’ethnie majoritaire. Au contraire, des pays mettent en place des politiques excluant ou défavorisant une certaine partie de la population, comme en Thaïlande où, avec la résurgence de l’« identité Thaï », les Musulmans malais du sud du pays sont mis de côté.
  • Les régimes peuvent présenter des tendances autoritaires ou démocratiques, même si tous les dirigeants ont été élus de manière démocratique.
  • Certains soutiennent une économie de marché (malgré un discours souvent plus redistributif comme c’est le cas en Indonésie), tandis que d’autres prônent une politique plus redistributive des ressources, tels que Rodrigo Duterte dans une certaine mesure, ou encore Mahathir Mohamad mais dont les politiques économiques de discrimination positive profitent à la majorité malaise.
  • Les dirigeants peuvent se présenter comme xénophobes ou cosmopolites. Le monde extérieur peut être utilisé comme le bouc émissaire des problèmes internes par certains populistes. A l’inverse, des dirigeants comme Joko Widodo ou Aung San Suu Kyi jouissent d’une image de personnage politique internationalisé.
  • Les gouvernants veulent mettre en place un système politique basé sur les élections pour communiquer ou bien sur un système plus participatif. A l’ère des médias sociaux, président Duterte est par exemple très actif sur Twitter.
  • Les populistes peuvent baser leur discours sur la nostalgie d’un âge d’or connu par leur pays comme en Thaïlande durant la période du Siam (XIV au XVIème siècle) ou bien être source d’inspiration pour le futur.
  • Les dirigeants peuvent avoir un discours religieux, comme le General Prayut Chan Ocha qui soutient que le Bouddhisme devrait être la religion officielle du pays, ou bien au contraire avoir une rhétorique séculaire comme Joko Widodo en Indonésie.
  • Les responsables politiques peuvent avoir un discours sui generis ou bien dynastique concernant leur successeur, comme Hun Sen au Cambodge qui prépare son fils pour le remplacer après déjà plus de 30 ans au pouvoir.

Pour continuer sa présentation théorique, professeur Camroux passe ensuite en revue les différentes variables pouvant impacter la rhétorique et la pratique populistes chez les dirigeants d’Asie du sud-est : le type de régime (présidentiel, parlementaire, monarchie constitutionnelle etc.), le système électoral, la faiblesse ou la force des institutions étatiques face à la capacité de la population à se mobiliser derrière un leader populiste, ainsi qu’une variable extérieure où un populiste peut tirer sa légitimité du soutien de dirigeants politiques étrangers.

Pour conclure, David Camroux répond au titre de sa présentation en résumant les caractéristiques politico-sociales de la région : les inégalités sociales ont poussé les classes inférieures à amener un soutien fort aux dirigeants populistes. De plus, le déclin des médias traditionnels et le rôle des médias sociaux, de pair avec les fake news, ont créé de nouvelles loyautés. Par ailleurs, la remise en question d’un ordre international basé sur l’unilatéralisme américain a encouragé de nouveaux réflexes nationalistes dans la région. Enfin, l’inquiétude face à l’échec potentiel des populistes est une réflexion qui fait conclure professeur Camroux par une question plutôt qu’une réponse au titre de sa conférence : des recherches plus approfondies et menées dans le temps long permettront de déterminer si une variante asiatique existe dans les expressions du populisme.

Lors de la riche séance de questions-réponses qui a suivi, David Camroux insiste sur la notion de citoyenneté ainsi que la lutte contre les inégalités pour faire face aux tendances populistes. Il est important de faire face au populisme quand celui-ci démantèle l’équilibre des pouvoirs en se présentant comme les « vrais représentants du peuple ». Professeur Camroux a également souligné que démocratie et populisme ne sont pas antagonistes puisque les dirigeants populistes ont été élus démocratiquement, rappelant que le populisme peut être perçu comme une idéologie mineure et est une attitude politique. Les débats ont également permis d’aborder les questions du sentiment d’appartenance à une Nation et des liens entre les personnes d’origine chinoise dans ces pays en termes civilisationnels, approche dangereuse selon Pr. Camroux. Pour conclure, les discussions ont porté sur les méthodes de recherche concernant le populisme en Asie du sud-est, où une analyse du discours des dirigeants pourrait être une tâche fastidieuse mais intéressante pour aller plus loin dans les recherches actuelles.

Conférence de David Camroux : « La centralité de l’ASEAN mise au défi : Australie, Indonésie et l’Indopacifique »

Le 25 novembre 2019, le professeur et chercheur honoraire au CERI – Sciences Po David Camroux a animé une conférence à l’Université de Pékin intitulée « La centralité de l’ASEAN mise au défi : Australie, Indonésie et l’Indopacifique » dans le cadre du cours sur l’Asie du sud-est donné par le professeur Zhai Kun (翟崑).

Professeur David Camroux

Pr. Camroux rappelle tout d’abord l’importance géopolitique et la rivalité entre la Chine et les États-Unis, qui poussent les pays de l’ASEAN (Association des nations d’Asie du sud-est) à essayer de ne pas se retrouver « pris en sandwich ». David Camroux souligne que le concept de « centralité » de cette association créée en 1977 est récent et fait partie du rituel, important dans la diplomatie des pays d’Asie du sud-est. La centralité de l’ASEAN n’existe que parce que les grandes puissances l’ont acceptée à défaut d’une autre option viable. L’ASEAN a réussi à se positionner au centre d’autres organisations régionales qui gravitent autour d’elle, telles que l’ASEAN+3 ou le Sommet d’Asie de l’est. David Camroux ne parle pas de leadership mais de coordination à géométrie variable pour décrire le rôle de l’ASEAN dans la région.

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les États-Unis se sont tournés de nouveau vers la région d’Asie du sud-est, soutenu par ses deux alliés de la région Asie Pacifique que sont l’Australie et le Japon. Dans ce contexte s’est créé l’APEC (Coopération économique d’Asie Pacifique), rassemblant tous les pays d’Asie du sud-est ainsi que la Chine, la Corée du Sud, le Japon, les États-Unis et le Canada. La politique de « Pivot vers l’Asie » (Pivot to Asia) lancée par le président Obama, est la continuité de la politique américaine en Asie de l’est, qui allie une dimension sécuritaire à une dimension économique et commerciale. Le Partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership, ou TPP) aurait permis aux États-Unis de déterminer les normes des relations économiques dans la région d’Asie Pacifique. Néanmoins, ce projet a été abandonné par l’administration Trump, mais a été remplacé par le CPTPP (Comprehensive and Progressive Trans-Pacific Partnership), porté par le Canada et n’incluant par les États-Unis.

Dans ce contexte, l’Australie, puissance moyenne soutenant le multilatéralisme, a utilisé la notion d’Indopacifique pour obtenir une position centrale dans cette région, s’éloignant de la notion initiale d’Asie Pacifique. Cela est dû à plusieurs facteurs : d’un point de vue domestique, le concept de Communauté Asie-Pacifique proposé par le premier ministre Kevin Rudd en 2010 n’a pas abouti car il a méprisé le rôle central de l’ASEAN dans la région. D’un point de vue externe, la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine a rendu le positionnement difficile de l’Australie entre réalités géoéconomiques et contraintes géopolitiques. De plus, le retrait du TPP et le rôle plus important joué par l’Inde dans le « Quad » reformé (États-Unis, Japon, Australie et Inde) a élargi le spectre régional dans lequel s’est placée l’Australie depuis les années 2010.

David Camroux soutient que la notion d’Indopacifique a également aidé à résoudre la question de la place de l’Indonésie dans la région et dans le monde, mais également son image auprès de sa propre population. Dès 1945, le vice-président Mohammad Hatta avait formulé l’idée d’équilibre (balancing) ou soft hedging pour ne plus être « pris en sandwich ». Après le mouvement de réforme de 1988, l’Indonésie a réaffirmé sa place sur la scène internationale en utilisant l’ASEAN comme élément central de sa diplomatie. Le concept de l’Indopacifique selon les autorités indonésiennes repose sur un équilibre dynamique, fait non pas d’un rapport de forces mais d’un rapport d’influences, mettant ainsi en avant une responsabilité partagée. L’Indonésie, elle-même centrale à l’ASEAN, met l’ASEAN au cœur de l’Indopacifique, tout en promouvant dans ses relations extérieures le dialogue et la coopération, la prospérité pour tous ainsi que l’importance du domaine maritime comme élément unificateur (wawasan nusantara).

Professeur Camroux revoit ensuite les relations entre les pays d’Asie du sud-est et la Chine, utilisant une métaphore familiale pour expliquer que les pays de l’ASEAN ont besoin de la Chine de par sa puissance économique, même s’ils restent précautionneux envers celle-ci. Pr. Camroux souligne l’importance de ne pas oublier le rôle du Japon ou de l’Union européenne, en mettant de nouveau l’accent sur une stratégie d’équilibre entre plusieurs grandes puissances de la part des pays d’Asie du sud-est.

Pour conclure, le futur de cette nouvelle région centrale qu’est l’Indopacifique sera déterminé par les développements de la rivalité sino-américaine, un possible « nouveau pivot » américain vers cette région après le(s) mandat(s) du président Trump, le rôle des autres institutions multilatérales présentes dans la région, l’évolution des Nouvelles route de la soie, ainsi que les développements internes des pays d’Asie du sud-est et leurs relations avec leur voisin chinois.

Professeurs David Camroux, Zhai Kun et Han Fang

La série de questions-réponses engagée avec la classe et dirigée par professeur Zhai, a d’abord porté sur les Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative ou BRI). David Camroux avance que la BRI peut être bénéfique aux pays d’Asie du sud-est, mais a également rappelé leurs inquiétudes face aux possibles dommages environnementaux de certains de ses projets, au risque de conflits dans le bassin du Mékong, ainsi qu’aux coûts sociaux dû à un clientélisme chinois vis-à-vis de pays tels que le Cambodge ou le Laos. Les discussions ont ensuite porté sur la question du manque de capacité de l’ASEAN en tant qu’organisation multilatérale, la très peu probable adoption du concept d’Indopacifique par la Chine, ainsi que la commodité pour les grandes puissances de dialoguer avec l’ASEAN plutôt qu’avec ses États-membres de manière séparée.

Présentation à la Délégation de l’Union européenne : « Les États d’Asie du sud-est face à la Chine : clients, compradors, concurrents »

Le 26 novembre 2019, David Camroux, chercheur honoraire au Centre d’études internationales (CERI – Sciences Po) à Paris, et spécialiste de l’Asie du sud-est, a présenté devant les conseillers politiques des pays membres de l’Union européenne ses réflexions sur les relations entre les États membres de l’ASEAN et la République populaire de Chine.

Conférence de David Camroux le 28 novembre 2019 à 19h au Schwarzman College : « Populisme, y a t-il une variante asiatique particulière ? »

With the publication of the first handbooks, the study of populism is developing as a sub-discipline of comparative politics. Yet the term « populism » has become so widely used in the media that its salience as an empirical category could be called into question. In this presentation, Pr. Camroux wish to suggest three ways of looking at populism: as strategy, performative style and thin ideology, and propose, following Jan Müller, a limited definition. In looking at three contemporary leaders in Southeast Asia – Rodrigo Duterte, Hun Sen and Aung San Suu Kyi – he argues that populist theory provides a useful analytical grid for examining contemporary political practice. David Camroux’s reflections on the subject spring from a stimulating research group at Sciences Po on the ‘New Demagogues’, whose work has resulted in a first edited volume Les populismes au pouvoir.