Compte-rendu de la conférence de Bruno Fayolle-Lussac sur le patrimoine bordelais – 6 juin 2019

Bruno Fayolle-Lussac, historien de l’architecture à Bordeaux, est venu ce jeudi 6 juin 2019 à l’École d’architecture de Tsinghua présenter devant une quarantaine d’élèves « Le patrimoine : une notion cannibalisée à l’ère de la compétition urbaine généralisée ». Pr. Fayolle-Lussac a pris comme exemple la ville de Bordeaux, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, pour aborder les problématiques du patrimoine comme enjeu du développement urbain.

Grâce à une présentation très imagée, Bruno Fayolle-Lussac a d’abord présenté les caractéristiques de Bordeaux. Au niveau administratif, la ville est envisagée à plusieurs échelles : celle de la province (Région de la Nouvelle-Aquitaine), de la métropole, et enfin de la ville elle-même. Traversée par la Garonne et à 100 km de son estuaire allant vers l’Océan Atlantique, la ville de Bordeaux jouit d’une image internationale, notamment grâce à son patrimoine immatériel de vignobles.

Professeur Fayolle-Lussac a ensuite procédé à une revue historique du développement de la ville à travers les siècles, qui montre déjà les caractéristiques retenues comme patrimoine mondial : une ville basse, homogène, et dominée par l’architecture classique et néoclassique des 18 et 19ème siècles. C’est ce qu’on appelle le « stock patrimonial » de la ville, qui a fait son image globale. L’architecture est une architecture de pierre en façade, et ce quel que soit le milieu social, précise Bruno Fayolle-Lussac.

La question du patrimoine mondial à Bordeaux s’est posée à partir de 1995, après que le port de Bordeaux s’est arrêté de lui-même en 1980. Depuis, une série de projets décidés par le maire Alain Juppé ont vu le jour, notamment avec le réaménagement des quais ou bien l’amélioration et l’extension du tramway pour rattacher les périphéries au centre-ville. L’opération Prospective Bordeaux 2050 est un ensemble de projets de requalification des espaces publics de la ville, avec entre autres la rive gauche redevenant urbaine et paysagère tandis que la rive droite redeviendra paysagère uniquement.

Pr. Fayolle-Lussac explique les différentes zones de Bordeaux concernées par la sauvegarde et la requalification du patrimoine. Il y a tout d’abord le secteur sauvegardé qui reprend l’essentiel de la vie ancienne et est protégé par la loi française Loi sur les secteurs sauvegardés de 1962. Ensuite, ayant comme objectif dès 1996 d’appartenir au patrimoine mondial, Bordeaux devient en 2007 le plus grand site urbain inscrit au patrimoine cultuel de l’UNESCO avec 18 km², soit une zone couvrant près de 40% de la ville. Enfin, « la ville de pierre » concerne, maison par maison, plus de 300 monuments historiques disséminés dans la ville dans des secteurs anciens et fragiles. La synthèse des protections est très complexe et présente donc la difficulté de gestion des réglementations superposées.

Depuis les années 2007-2009, la ville de Bordeaux est devenue une ville attractive, de par la venue nouvelle de la LGV (ligne à grande vitesse, réduisant à deux heures le temps de trajet depuis Paris), ainsi qu’une campagne d’image extrêmement sophistiquée pour développer de nouveaux emplois et de nouveaux secteurs industriels, comme dans la zone réinvestie de Darwin. Bordeaux est devenue une ville projet pour les investisseurs à la fois industriels et du logement. De ce fait, le patrimoine notamment ancien est devenu un enjeu immobilier, ce qui a entrainé un phénomène de gentrification du centre-ville.

Pour conclure, Pr. Fayolle-Lussac aborde les différentes problématiques liées à ces changements urbains. Il relève entre autres les débats qui se posent sur quelle architecture contemporaine choisir en milieu ancien, prenant comme exemple la modernité affichée des nouveaux bâtiments dans le secteur des bassins à flots de la ville, pourtant inscrit au patrimoine mondial. Les questions environnementales, et notamment des risques d’inondation du fait de la montée du niveau de l’Océan Atlantique sont également très présentes, concernant la délimitation des secteurs non constructibles, des territoires verts à l’intérieur de la métropole ainsi que tout ce qui touche à l’eau en milieu urbain.

La séance de questions-réponses qui a suivie, menée par le professeur Zhang Jie (张杰) de l’École d’architecture de Tsinghua, a touché aux questions de délimitation du secteur sauvegardé ou encore aux critères sélectionnés pour l’inscription de Bordeaux au patrimoine culturel mondial de l’UNESCO. Ont également été abordées les questions des différentes échelles de prises de décision, notamment concernant les secteurs sauvegardés où les décisions sont prises par l’État central et parfois imposées par celui-ci, mais également a contrario des municipalités parfois demandeuses de plus de protection du patrimoine au niveau local.

De plus, le débat a touché au rapport de force qui existe entre développement inexorable de la ville et conservation du patrimoine, un paradoxe constamment présent en Chine comme le souligne Bruno Fayolle-Lussac. Cela nous ramène au titre de cette conférence : Pr. Fayolle-Lussac avance que le patrimoine est débordé car les enjeux actuels de la ville de Bordeaux sont orientés par l’attractivité de la ville, attirant toute une catégorie de Parisiens nantis et désireux de quitter la capitale qui changent le paysage local urbain.

Compte-rendu du séminaire jeunes chercheurs – 9 mai 2019

Le 9 mai 2019, le CFC a organisé un séminaire à destination des jeunes chercheurs qui a vu trois étudiants présenter leurs travaux de recherches en sciences sociales sur les thématiques d’architecture et de relations internationales, notamment dans le domaine de la sécurité. Nous avons eu le plaisir d’accueillir à cet occasion Mr. Jean-François DOULET, attaché du secteur de coopération universitaire et scientifique de l’Ambassade de France en Chine.

Tout d’abord, Renaud CRUELLS (河龙), étudiant en deuxième année de master à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris la Villette (ENSAPLV) en échange à l’Université de Tsinghua, nous a présenté son mémoire de master qui revient sur la coopération franco-chinoise en matière d’architecture de 1982 à nos jours.

Après avoir présenté ses méthodes de recherches, basées entre autres sur des entretiens avec différents acteurs de cette coopération, Renaud est dans un premier temps revenu sur les événements historiques marquants où s’est illustrée cette coopération – telle que l’exposition universelle de Shanghai. Il s’est ensuite intéressé aux collaborations culturelles entre les deux pays en matière d’architecture, rendue notamment possible grâce au rôle proactif de l’Observatoire de l’architecture de la Chine contemporaine, basé à Paris, ou encore grâce à la création d’ateliers croisés permettant les échanges de bonnes pratiques.

Le cœur de son sujet réside néanmoins dans la coopération politique franco-chinoise en matière d’architecture, en particulier à travers le programme présidentiel lancé sous Jacques Chirac et Jiang Zemin (江泽民) de 1998 à 2005 qui a permis à 150 architectes, urbanistes et paysagistes chinois de venir étudier en France. Ces échanges ont eu un impact durable sur la coopération franco-chinoise en matière d’architecture puisque les liens créés pendant leur séjour en France ont ensuite facilité une implantation des professionnels français en Chine, tout en véhiculant une vision et un apprentissage français de la matière aux praticiens chinois.

Giovanni GIAMELLO (胡乔), étudiant en deuxième année de master à l’Université de Aalborg en échange à l’Université des relations internationales, a pris le relai pour nous présenter son mémoire de recherche qui se focalise sur les relations entre la Chine et l’Union Européenne (UE) en matière de sécurité et étudie dans quelle mesure une coopération militaire en Afrique est possible.

Après avoir justifié le choix de cette thématique, Giovanni utilise le prisme de l’institutionnalisme néolibéral à travers la théorie de la coopération internationale pour traiter son sujet, mettant en exergue les caractéristiques de la situation géopolitique grâce aux notions de relations internationales telles que la « préférence au niveau des résultats », la réciprocité, la réputation, la confiance mutuelle, l’interdépendance etc.

Pour illustrer ses propos, Giovanni a choisi trois cas d’études, qui sont le Golfe d’Aden (près des côtes somaliennes), la République centrafricaine, et le Mali, où la coopération militaire entre la Chine et l’UE se décline de manière très différente. En effet, la coopération militaire dans le Golfe d’Aden a vu la formation de trois grandes coalitions, quand celle-ci est beaucoup plus limitée au Mali et se déroule principalement sous l’égide des missions de l’ONU. Pour conclure, la coopération militaire entre l’UE et la Chine en Afrique est possible, mais reste pour le moment multiple et limitée. Quant à un possible coopération trilatérale, celle-ci paraît pour le moment improbable, la partie chinoise privilégiant notamment les relations bilatérales avec ses partenaires africains.

Le dernier exposé de ce séminaire a été présenté par Iris MARJOLET (伊利斯), doctorante en troisième année à l’Institut national des langues et cultures orientales (INALCO) de Paris et présentement basée à l’Université du Peuple. Celle-ci a focalisé ses recherches sur la diplomatie de défense chinoise en Amérique Latine, en prenant notamment les cas de coopération bilatérale de défense avec le Venezuela et le Brésil.

Iris a d’abord examiné l’état de la littérature existante, indiquant un vide théorique de la coopération de défense bilatérale ainsi que l’absence de documentation fournie sur les perspectives chinoises ou d’Amérique Latine – la littérature présentant majoritairement un point de vue étasunien de la question. En introduisant le cadre théorique de la « diplomatie militaire / de défense et de sécurité », elle montre l’importance de la pluralité des définitions selon la perspective choisie.

Iris a également rapidement balayé la situation géopolitique en la matière, tout en justifiant le choix du Venezuela et du Brésil à travers les caractéristiques de coopération bilatérale de défense actuelle. En effet, le Venezuela présente des liens assez forts avec la Chine en matière de coopération militaire, en particulier grâce à la vente d’armes. Le Brésil quant à lui est le premier pays d’Amérique Latine à avoir signé un contrat de défense avec la Chine, même si l’arrivée du président Bolsonaro et son rapprochement avec les États-Unis apporte une incertitude sur sa réalisation concrète.

Discuter de cette thématique très sensible et où peu de littérature existe a été l’occasion pour les participants de comprendre de manière très concrète les défis que peuvent apporter la recherche dans le milieu des sciences sociales, et notamment pour tout ce qui touche au domaine de la sécurité. Florence Padovani, directrice du CFC, et Jean-François Doulet, tous deux détenteurs d’un doctorat en sciences sociales, ont ainsi pu apporter leurs conseils et suggestions sur la manière de faire face aux différents problèmes pouvant survenir durant les recherches.

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Ce séminaire a été l’occasion de rassembler une dizaine d’étudiants en sciences sociales mais également en sciences dures faisant leurs études de doctorat ou de master dans la capitale chinoise. La prochaine et dernière session de cette année scolaire verra donc des étudiants en sciences dures présenter leurs travaux, ce qui sera l’occasion de comparer les différentes approches et caractéristiques de la recherche en sciences humaines et sociales et en sciences dures.

Conférence de Pr. Bruno Fayolle-Lussac – jeudi 6 juin 2019

Le patrimoine : une notion « cannibalisée » à l’ère de la compétition urbaine généralisée.

Les paradoxes d’une politique locale du patrimoine d’un grand site urbain inscrit à l’UNESCO: le cas de « Bordeaux, « port de la lune ».

Le patrimoine est devenu progressivement depuis les années 1950 une notion floue, recouvrant, envahissant les champs de plus en plus divers de notre environnement à toutes les échelles des territoires, qu’il s’agisse de biens matériels et/ ou immatériels. Cette notion a été peu à peu cannibalisée par des enjeux notamment financiers, économiques, politiques… de plus en plus puissants. Dans le cas du plus grand site urbain inscrit au patrimoine mondial en 2007 – la ville historique de Bordeaux au cœur de la métropole de la région de la Nouvelle Aquitaine – Le label UNESCO a eu un fort effet de levier dans la promotion de l’image, de l’attractivité et du développement urbain de la ville et de la métropole sur le plan touristique et plus largement économique au risque, d’une part, de figer le grand centre historique au profit des territoires urbains de la périphérie, voire au-delà dans les années à venir et, d’autre part, de créer une confrontation directe entre la forme urbaine héritée et protégée,figée et dominée par la production actuelle de programmes d’architectures contemporaines, censées renforcer l’attractivité et le statut de la métropole dans le contexte actuel de la compétition urbaine généralisée (global urban competitiveness) ici à l’échelle nationale, voire européenne.

Bruno Fayolle-Lussac – présentation

Historien de l’architecture et archéologue, professeur honoraire de l’Ecole nationale supérieure d’architecture et de paysage (ENSAP) de Bordeaux depuis 2006. Il a entre autres été membre du CLUB du patrimoine mondial UNESCO de Bordeaux de 2009 à 2014.

Ses recherches portent principalement sur les évolutions des rapports entre le patrimoine et le développement urbain (enjeux et paradoxes), notamment à partir d’études de cas (Chine/France), dans le contexte actuel de globalisation de la circulation des modèles et des pratiques.

Ses plus récents ouvrages et articles incluent :

2018: Françoise Blanc, Olivier Brochet, Bruno Fayolle Lussac, Villes fortifiées en projet – les ateliers de Jingzhou et Xiangfan (Hubei) Chine. (Bordeaux, MSHA, 2 018, 129 p.)

2008: Fayolle Lussac Bruno, Papillault Rémi, Ed., Le Team X et la question du logement collectif : éléments d’une problématique, Bordeaux, MSHA, .

2007: Fayolle Lussac Bruno, Høyem Harald, Clément Pierre, Ed., Xi’an – an Ancient City in the Modern World Evolution of the Urban Pattern (1949-2000), Paris, Editions Recherches, 299 p.

2017: Thierry Sanjuan, Bruno Fayolle Lussac, « La Chine vue d’en bas, les petites villes enjeu du développement », Espace Géographique, n° 4, p. 292-304.

2017: « Que faut-il regarder, que faut-il sauvegarder? », Michèle Larue-Charlus dir., Bordeaux 50 ans d’héritage 1967-2017 Du secteur sauvegardé au site patrimonial , DGA, Bordeaux, 271 p.(p. 8-12).