Cycle de conférences « Histoire et mémoire »: Mai 68 par Boris Gobille

Dans le cadre de son cycle de conférences sur « l’Histoire et la mémoire », le CFC a eu l’honneur d’accueillir à Pékin M. Boris Gobille, maître de conférences en science politique à l’ENS Lyon, pour deux conférences sur l’histoire et les enjeux mémoriels de Mai 68, les 12 et 14 novembre 2013.

Voir la première conférence de Boris Gobille, « L’historicité de Mai 68: la dynamique d’un événement critique »

Voir la deuxième conférence de Boris Gobille; « Le syndrome de Mai 68: l’évolution intellectuelle et politique de la France au prisme des batailles de mémoire »

Une historiographie complexe de Mai 68.

Les deux conférences de Boris Gobille ont été l’occasion de revenir sur les événements de Mai 68 en France, et d’en présenter les enjeux contemporains, autour de batailles de mémoire et des interprétations divergentes. La première conférence de Boris Gobille a permis à un auditoire attentif de comprendre les différents moments de la contestation étudiante et ouvrière de l’année 1968 en France. Il a en effet fallu dans un premier temps revenir sur l’historiographie de Mai 68 avant d’en analyser les effets sur la mémoire collective. Pour Boris Gobille, l’originalité de l’événement Mai 68 fut de ne pas être orchestré par de quelconques chefs, organisations syndicales ou politiques, mais de s’être généralisé « par le bas » de manière quasi-autonome et parfois imprévisible. Boris Gobille a également insisté sur le fait que, loin d’être un mouvement uniquement étudiant, Mai 68 représente une réelle crise politique dans la France du Général de Gaulle, qui s’est s’étendue au monde ouvrier et à d’autres secteurs d’activités. Pour comprendre Mai 68, Boris Gobille a tenu à adopter une approche en termes dynamiques, à l’instar des analyses de Michel Dobry, pour qui les crises politiques sont le résultat de désectorisations conjoncturelles de l’espace social[1]. Il faut dès lors comprendre Mai 68 à travers des mobilisations de différentes natures qui se sont, à un moment donné, accordées. C’est ainsi que Mai 68 a été le révélateur de la faillite des partis politiques traditionnels et du syndicalisme classique tel le PCF (Parti communiste français) et la CGT (Confédération générale du travail), qui, bien que s’affirmant « révolutionnaires », se sont retrouvés dans le camp des conservateurs, à l’inverse de toute une partie de la population qui s’est inscrite dans un « devenir révolutionnaire »[2]. La « Nuit des barricades » du 10 au 11 mai 1968, et la répression policière l’ayant suivie, ont permis à la contestation étudiante de prendre de l’ampleur et de s’étendre au monde ouvrier, notamment grâce au revirement de la CGT qui appelle à une grève générale d’un jour le 13 mai 1968 contre la répression du mouvement étudiant. Mais la CGT se fait alors déborder par la base, et la grève du 13 mai, théoriquement non-reconductible, se poursuit, les ouvriers portant des revendications qui n’avaient pas été satisfaites jusque là. Les centrales syndicales, qui voient le mouvement ouvrier leur échapper, tentent d’empêcher les étudiants de fraterniser avec les ouvriers, comme lorsque le 16 mai la CGT interdit aux étudiants anarchistes, trotskystes et maoïstes de rentrer dans l’usine Renault à Boulogne-Billancourt. Mai 68 a ainsi eu une conséquence majeure, celle d’avoir permis la prise de parole directe des ouvriers et des étudiants, et d’avoir délégitimé la parole des « experts » (partis et syndicats, intellectuels).

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La mémoire de Mai 68 et ses réappropriations.

Après avoir discuté des étapes de Mai 68 et des dynamiques à l’œuvre lors de cette crise sociale et politique, Boris Gobille a, lors de la deuxième conférence, analysé les batailles de mémoire autour de Mai 68 et les distorsions historiques qui sont au fil du temps apparues. Ces batailles de mémoire ont été abordées par « moments-clés », de façon chronologique, de l’immédiat après-68 à aujourd’hui. Dès la fin du mouvement, des interprétations concurrentes commencent à émerger. L’extrême droite y voit une manipulation de l’étranger, qui serait le fait alternativement de la CIA, de Cuba, de l’Union soviétique, sans oublier Pékin. Pour le PCF et la CGT, Mai 68 est interprété comme un conflit de classe classique dans la plus pure tradition marxiste, tandis qu’Alain Touraine considère que Mai 68 a introduit un nouveau paradigme en termes de conflits sociaux, dans le contexte de ce qu’il appelle les « sociétés post-industrielles ». Mais c’est l’interprétation de Raymond Aron, grand adversaire du mouvement étudiant, qui sera décisive. Pour Aron, la radicalité du mouvement étudiant doit s’expliquer en termes psychologiques, voire pathologiques. Il y voit un « accès de fièvre », une agressivité née de la promiscuité des étudiants dont les effectifs dans les années 1960 n’ont cessé d’augmenter. Cette dépolitisation du mouvement se retrouvera plus tard, dans les « moment-clés » de l’interprétation de Mai 68 en 1978, lors du premier anniversaire des dix ans du mouvement. En 1978, certains participants à la contestation étudiante se recyclent dans la dénonciation médiatique des régimes totalitaires. Ces « nouveaux philosophes » considèrent que tout projet révolutionnaire, Mai 68 y compris, intègre en son sein un processus totalitaire, et doit être combattu en tant que tel. Une autre interprétation qui fleurit au même moment est également dû à d’anciens étudiants, maoïstes ceux-ci, à l’instar de Serge July, qui voient dans Mai 68 une mobilisation « libérale-libertaire ». Mai 68 ne serait pas, selon July, une mobilisation sociale, mais une volonté de libération du carcan autoritaire de la société gaullienne de l’époque, à travers l’apparition d’un « gauchisme culturel » dépolitisé et magnifié. Une autre thèse soutenue en 1978, promise à un grand avenir, est celle de Régis Debray, qui n’a pas participé à Mai 68 puisqu’il était à cette époque en prison en Bolivie, faisant de Mai 68 l’adjuvant du libéralisme économique du fait de la critique de l’Etat et des institutions portée par les étudiants mobilisés. Dans les années 1980, de nouvelles interprétations mettent l’accent sur la dimension hédoniste et consumériste du mouvement, à travers les analyses de Gilles Lipovetsky pour qui « l’esprit de mai » est avant tout le ferment de l’individualisme des années 1980. A la suite de Lipovetsky, Alain Renaut et Luc Ferry, s’ils s’accordent sur la dimension hédoniste de Mai 68, interprètent le mouvement étudiant comme une ambition totalitaire et anti-démocratique de refonte de la société, qu’il faudrait selon eux liquider. Ces thèses vont permettre de stabiliser l’interprétation de Mai 68, qui va au fil des temps et des ouvrages publiés sur le sujet, s’imposer. Lorsqu’en 1998 Jean-Pierre Le Goff publie Mai 68 l’héritage impossible, il reprend la distinction entre « gauchisme politique », d’essence totalitaire, et « gauchisme culturel », qui aurait remporté la bataille des idées en imposant une doxa libérale-libertaire faite d’individualisme forcené et de consumérisme sans limites. Toutes ces interprétations ont contribué à la volonté de « liquider Mai 68 », thème de campagne du candidat à la présidence de la République Nicolas Sarkozy en 2007.

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Les deux conférences de Boris Gobille ont très fortement motivé l’auditoire qui a posé des questions pertinentes sur le mouvement étudiant de Mai 68 mais également sur les parallèles qui pourraient être établis entre la France et la Chine à cette époque. L’existence de maoïstes français en Mai 68, alors que la Chine était en train de vivre la Révolution culturelle, a intrigué certains auditeurs chinois, qui se demandaient si les étudiants français avaient connaissance de la réalité de la situation chinoise en 1968. Mais il a également fallu concéder que les parallèles entre le Mai 68 français et la Révolution culturelle chinoise étaient nécessairement limités, étant donné que dans le cas français le mouvement était spontané et ne reconnaissait aucune autorité ni dirigeant.

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[1] Michel DOBRY, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de la FNSP, 1986.

[2] Sur les « devenirs révolutionnaires », Boris Gobille a renvoyé aux analyses de Timothy Tackett sur la Révolution française de 1789, notamment Becoming a Revolutionary.

Vidéos – Conférence : « Le syndrome de Mai 68 : l’évolution intellectuelle et politique de la France au prisme des batailles de mémoire » – Boris Gobille

Boris Gobille est l’auteur de Mai 68 aux Editions La Découverte ainsi que de plusieurs articles sur ce sujet.

Avant que les sciences sociales ne s’emparent de Mai 68 vers la fin des années 1990, les événements de Mai ont plus été un enjeu de mémoire qu’un enjeu scientifique. Il s’en est suivi un ensemble de concurrences et de distorsions interprétatives qui renseignent moins sur la nature de l’événement 68 que sur les intérêts des commentateurs à imposer leur lecture de l’histoire. La conférence reviendra sur ces enjeux mémoriels. Elle tentera de montrer qu’ils forment un prisme à travers lequel une part des évolutions du champ intellectuel et du champ politique français depuis les années 1970 peut se lire : le rapport que d’anciens « leaders » d’extrême gauche ont fini par entretenir avec leur passé militant ; l’invention de nouvelles positions intellectuelles ; la délégitimation de toute ambition révolutionnaire et, au-delà, de toute critique radicale de l’ordre existant ; l’ébauche d’une restauration idéologique. Les entreprises mémorielles dont Mai 68 est l’objet représentent aussi un observatoire intéressant de la question des rapports entre mémoire et histoire.

Vidéos – Conférence : « L’historicité de Mai 68 : la dynamique d’un événement critique » – Boris Gobille

Boris Gobille est l’auteur de Mai 68 aux Editions La Découverte ainsi que de plusieurs articles sur ce sujet.

En mai-juin 1968 en France, une révolte étudiante se transforme au fil des jours en une grève générale qui affecte l’ensemble des secteurs professionnels et paralyse le pays. La situation dégénère en une crise politique menaçant le régime du général De Gaulle, avant que la convocation d’élections législatives anticipées pour la fin du mois de juin ne dénoue la crise et consolide la majorité au pouvoir. Le propos de la conférence est de revenir à l’énigme de l’événement : comment expliquer l’extension de la contestation de son site étudiant initial à l’ensemble de la société ; comment expliquer la généralisation « par le bas » d’un mouvement critique sans chef d’orchestre ? Plutôt que de ramener le processus critique à ses causes antérieures éventuelles, on défendra l’idée que c’est la dynamique protestataire elle-même qu’il faut placer au coeur de l’analyse.

Cycle de conférences « Histoire et Mémoire ». Première conférence : « La mémoire et son histoire : Le cas du génocide des juifs » par Nicole Lapierre

 

Le 17 mai 2012, le CFC a eu le plaisir d’accueillir madame Nicole Lapierre à l’université Tsinghua dans le cadre de l’ouverture de son cycle de conférence « Histoire et Mémoire ». Auteure de Le Silence de la mémoire – A la recherche des Juifs de Plock, Nicole Lapierre a retracé l’itinéraire qui a mené le génocide des juifs du stade de l’histoire refoulée et indicible à celle d’étalon ultime de la souffrance des peuples (voir encadré).

Une soixantaine de personnes étaient présentes pour l’occasion. Parmi le public, on comptait des étudiants chinois du département d’histoire de l’université Tsinghua, mais aussi de l’Université de Pékin, ainsi que plusieurs historiens spécialistes de la Révolution culturelle ou encore de la mémoire de la classe ouvrière chinoise. Un responsable du magazine Regards sur l’Histoire (Kan lishi) s’était spécialement déplacé afin de retransmettre la conférence et les débats sur Weibo (le Twitter chinois).

 

 

Quelles sont les conditions pour que les victimes d’événements historiques traumatisants osent libérer leur parole et transmettre leur douloureuse expérience ? Est-il possible de « tourner la page » et comment ?
L’histoire orale est-elle fiable ? Est-elle la seule solution quand l’accès aux sources écrites est impossible pour diverses raisons ?

 

Telles ont-été les principales questions qui ont animé la demi-heure consacrée aux échanges entre un public chinois averti et Nicole Lapierre.

Après la conférence publique, une table ronde animée par MM. Liu Beicheng, directeur du Département d’Histoire, et Michel Bonnin, directeur du CFC, a réuni des historiens chinois s’intéressant aux questions mémorielles autour de Mme Lapierre et de M. Jean-Philippe Béja, chercheur invité à l’Académie des Sciences Sociales de Chine, pour une libre discussion sur les questions mémorielles en France et en Chine, et sur la pratique de l’histoire orale.

L’objectif des organisateurs est la publication des conférences et des débats de ce cycle.

Résumé des propos de Nicole Lapierre
Les étapes de la construction de la mémoire du génocide des juifs

Entre oubli et récit : le paradigme du double-bind
A la fin de la Deuxième guerre mondiale, prime « le souvenir de la résistance et la reconstruction ». Rares sont ceux, particulièrement chez les membres de la communauté juive qui osent évoquer les douleurs de la déportation. Alors que les juifs de France ne souhaitent « pas être distingués des héros résistants en étant renvoyés à la catégorie de victimes ‘raciales’ », que les juifs immigrés aux États-Unis sont résolument tournés vers l’avenir et que ceux d’Israël font la promotion « d’un homme juif nouveau, fort, indépendant et combattant, en totale opposition avec la faiblesse et la déréliction associées à l’image des Juifs de la diaspora », tout concourt à entretenir l’inattention des sociétés occidentales à la question du génocide des juifs. Il y a certes des témoignages, mais qui ont peu de lecteurs et, dans les familles juives, les enfants sont pris dans un « double-bind », ni récit, ni oubli, car les parents se contentent de bribes, ne voulant pas charger leurs enfants d’un passé trop lourd.
De la reconstruction du passé à la reconnaissance officielle :
Ce n’est que lorsque les enfants des juifs directement touchés par les déportations se sont retrouvés eux-mêmes parents, donc en position intermédiaire, qu’une transmission de la mémoire du génocide a commencé. En France, les intellectuels juifs de la génération de mai 68 ont été particulièrement actifs dans ce mouvement de reconstruction identitaire. Les recherches scientifiques (notamment celle de l’historien Robert O. Paxton sur Vichy), les discussions familiales, les films, les documentaires, les œuvres artistiques puis les musées ont annoncé un grand « réveil mémoriel ».
Dans le milieu des années 1990, le génocide des juifs a ensuite atteint le stade de la reconnaissance institutionnelle puisque les représentants de l’appareil politique et judiciaire de l’État français ont officiellement reconnu le rôle de la France dans la déportation des juifs et qualifié le génocide des juifs de « crime contre l’Humanité ».
Le nouveau défi mémoriel :
Avec la mondialisation de l’histoire du génocide des juifs au début des années 2000, s’ouvre une nouvelle étape de construction et de mobilisation de cette Histoire. Longtemps refoulée, la mémoire du génocide des juifs devient un élément de comparaison des souffrances des peuples. Pour d’autres peuples opprimés (Ex-Yougoslavie, Arménie), l’accès à une reconnaissance officielle de la souffrance sur le modèle du génocide juif devient le but d’une cause collective, entraînant dans son sillage une multiplication (peut-être politiquement intéressée) des lois mémorielles. Du point de vue terminologique, un débat s’instaure sur le nom le plus approprié pour représenter le génocide des juifs. En France, le plus employé est celui de « shoah ». Lors de la diffusion du film de Lanzmann, Shoah, à Nankin, lieu d’un grand massacre, le titre est traduit en chinois par Haojie, terme généralement utilisé pour parler de la Révolution culturelle.

Interview de Nicole Lapierre par Mme Cui Weiping, professeure à l’Institut du cinéma, parue dans Nanfang Zhoumo, 13 août 2012: http://www.infzm.com/content/79475   et   http://www.infzm.com/content/79476

 Interview de Nicole Lapierre – CFC

Bonjour Madame Lapierre et merci d’avoir accepté l’invitation du CFC. Vos conférences ont attiré un public nombreux composé de gens de tous âges et ont même été suivies sur Weibo (le Twitter chinois) par l’intermédiaire de la revue « Regard sur l’histoire ». Vous qui avez donné des conférences sur la mémoire dans de nombreux pays, avez-vous rencontré un engouement semblable dans les pays où l’histoire et la mémoire ont longtemps été et restent encore largement un monopole d’État et/ou celui d’une oligarchie ?

– Oui, j’avais constaté un intérêt analogue dans les anciens pays soviétiques, en Russie et en Pologne notamment. La mémoire familiale et l’expérience des générations passées y étaient perçues comme une ressource et une forme de résistance par ceux qui souhaitaient dépasser l’histoire officielle.

 

Vos conférences ont aussi donné lieu à des échanges très riches avec le public. Quelles sont les interventions qui vous ont plus particulièrement marquée ?

– Plusieurs intervenants ont souligné le fait que le passé récent était lacunaire. Il m’a semblé que l’idée des « transmissions ascendantes » – c’est-à-dire des transmissions de mémoire et d’expérience à l’initiative des jeunes générations qui questionnent les aînés et suscitent le récit de ces derniers -, avait particulièrement intéressé mes interlocuteurs. Ils ont été également sensibles à mon implication et mon engagement assumé dans la recherche que je leur présentais, à propos de la mémoire juive.

 

Concernant maintenant les chercheurs chinois spécialistes de la révolution culturelle et de l’histoire ouvrière avec lesquels vous avez prolongé les débats, qu’avez-vous pensé de leurs réflexions méthodologiques et épistémologiques sur le travail d’archives et l’histoire orale ?

– La table ronde avec les collègues chinois a été chaleureuse et passionnante. Leur recours à la méthode biographique et à l’histoire orale pour étudier la révolution culturelle et l’histoire ouvrière chinoise est parfaitement justifié, à la fois parce qu’il s’agit d’un passé récent, pour lequel les témoignages sont directement accessibles, et d’un passé peu documenté car largement occulté par l’histoire officielle.

 

Beaucoup de vos réflexions, méthodes et même de vos références vous rapprochent de vos collègues chinois. Vous est-il cependant apparu que certains de leurs questionnements ou de leurs difficultés soient liés à un contexte relativement spécifique à la Chine et/ou que certains objets d’études réclament plus de précaution dans l’analyse de la Chine contemporaine ?

– Du point de vue strictement méthodologique, nos démarches sont les mêmes, mais les conditions d’enquête et de recueil de l’histoire orale sont bien évidemment différentes. J’ai travaillé sur des mémoires de victimes dans un contexte où les souffrances et le préjudice qu’elles avaient endurés étaient socialement reconnus. Eux travaillent sur des mémoires et des histoires qui ne sont pas socialement (encore moins officiellement) reconnues et qui renvoient à un passé politiquement sensible.

 

Revenons maintenant à la situation française. Vous décriviez en France un nouveau phénomène, celui de la « compétition mémorielle ». En d’autres termes, vous évoquiez une compétition entre les peuples victimes de traumatismes pour la reconnaissance officielle de leurs souffrances, notamment au travers de comparaisons de la souffrance dans lesquelles le génocide des juifs serait désormais l’étalon ultime. N’y a t-il pas là une nouvelle donnée socio-politique assez spécifique à la France qui implique de nouvelles précautions à prendre pour les historiens ? La reprise en main de l’histoire par les acteurs du champ politique à travers des lois dites « mémorielles », ne constitue t-elle pas également une nouvelle menace pour les historiens ?

– La compétition mémorielle n’est pas un phénomène uniquement français, elle s’est développée dans l’ensemble du monde occidental à partir du moment – récent – où la mémoire du génocide des Juifs a pris une place très importante dans l’espace public et les commémorations officielles nationales et internationales. Les mémoires ont une histoire. Celle du génocide a été longtemps silencieuse et peu reconnue. Mais aujourd’hui, elle est devenue le cadre référentiel des crimes contre l’humanité et des persécutions de masse. Dès lors, d’autres victimes ou descendants de victimes, de l’esclavage ou du colonialisme notamment, se sentant moins reconnues, se lancent dans la compétition mémorielle. C’est là l’effet pervers de la place tardive mais massive accordée au génocide des Juifs dans une conscience occidentale qui est, en même temps, peu encline à revisiter le passé colonial et ses conséquences.  En France, la multiplication des lois mémorielles par lesquelles le droit énonce ou garantit l’histoire a aggravé les choses. Ces lois sont à juste titre contestées par de nombreux historiens qui y voient le germe d’une version officielle et autorisée du passé.