Table-ronde au Département de sociologie de Tsinghua – 30 mai 2019

Dans le cadre de la venue des sociologues Laurent Thévenot, Marc Breviglieri et Camille Salgues sur Pékin, une table-ronde s’est tenue au Département de sociologie de Tsinghua le jeudi 30 mai 2019, organisée par le CFC en collaboration avec Yan Fei (严飞), professeur de ce département spécialisé en sociologie politique et sur les études des sociétés chinoises.

Etaient également présents Pr. He Xiaobin (何晓斌), Pr. Zheng Lu (郑路), Wang Haiyu (王海宇), chargé de cours, ainsi qu’Elie Rosenberg, étudiant français en doctorat dans le département, qui se sont tous brièvement présentés au début de la rencontre. Pr. He s’est spécialisé dans la sociologie économique et la sociologie de l’organisation. Le gouvernement jouant un rôle prépondérant dans la vie économique du pays, il étudie entre autres le rôle de l’État dans l’innovation et plus particulièrement en intelligence artificielle, qui est une « industrie stratégique ». Pr Zheng focalise ses recherches sur la responsabilité sociale des entreprises et leurs mauvaises pratiques, tout en spécialisant d’un autre côté dans le big data, et la sociologie de l’informatique. Quant à Elie Rosenberg, il travaille actuellement sur la gouvernance et l’urbanisme à Pékin en se penchant sur les transferts de population aux alentours du Temple du ciel à Pékin.

Les sociologues français se sont à leur tour présentés. Laurent Thévenot est revenu sur les étapes marquantes de son parcours : l’initiation de la Théorie des conventions avec six économistes et la publication avec le sociologue Luc Boltanski de l’ouvrage De la justification ayant contribué à ce mouvement et qui est principalement traite des questions de qualification et d’évaluation. Cette sortie est concomitante avec l’élaboration du courant de Logique institutionnelle développé aux États-Unis par Roger Friedland. Son premier ouvrage Les investissements de formes a marqué le départ pour l’un des objets d’études centraux de Laurent Thévenot : les standards, et a fortiori le gouvernement par les standards, qui fait écho au travail de Stephano Ponte sur le développement spécifique de la standardisation qui de nos jours contourne les États pour gouverner les problématiques des chaînes de valeur mondiales. Laurent Thévenot a ensuite brièvement présenté ses travaux en collaboration avec Emmanuelle Cheyns ou Michel Lamont à ce propos.

Marc Breviglieri a également présenté son parcours, ayant focalisé son objet d’études sur l’urbanisation et la gouvernance urbaine dans les pays méditerranéens d’Europe du sud et l’Afrique du nord où il fait de nombreux terrains, notamment au Portugal où il se focalise sur les atmosphères des nouvelles formes de la ville, et au sud du Maroc où il travaille sur les liens entre tradition et innovation de constructions écologiques. Camille Salgues quant à lui est en post-doctorat à Canton, et a centré sa thèse sur les enfants de migrants. Proche de Marc Breviglieri de par son travail sur les enfants, il ne s’est que tardivement rapproché de la sociologie pragmatique, après avoir assisté à une conférence de Laurent Thévenot ici à Pékin en 2007.

Dans un second temps, Laurent Thévenot revient sur ce qu’est la sociologie pragmatique, courant assez peu connu du public chinois. Quand Laurent Thévenot a créé ce mouvement avec Luc Boltanski, le terme initial utilisé était Sociologie ou Théorie des conventions et ne faisait pas directement référence au pragmatique historique de Dewey. Néanmoins, l’action, la pratique, sont au cœur de cette sociologie. En créant le Groupe de sociologie politique et morale, celui-ci visait, contrairement à la sociologie critique de Bourdieu où les êtres humains sont déterminés par des formes symboliques qui dominent leur comportement, apporter un regard nouveau sur les comportements humains en partant du présupposé que les acteurs peuvent être critiques. La référence au « pragmatisme » peut aussi être entendue par leur analyse des pratiques d’évaluation et leur attention portée à la matérialité.

Yan Fei a ensuite présenté le Département de sociologie de l’université de Tsinghua et ses principaux domaines de recherche. Fort de 70 étudiants environ et se développement rapidement, celui-ci se concentre encore sur des sujets traditionnels tels que la stratification sociale, la mobilisation sociale, ou encore la sociologie de la famille. Les sujets d’études tels que les études de genre ou bien de religion sont absentes, considérées comme trop sensibles. Les childhood studies sont également très peu présentes, l’accent étant plutôt mis sur les stratifications sociales en éducation. Le département présente néanmoins de fortes capacités pour tout ce qui touche à la sociologie historique, une nouvelle tendance s’étant rapidement développée ces cinq dernières années. Les « nouveaux domaines » comme celui du big data ou de la sociologie de l’informatique sont également en expansion ; cela est notamment dû au fait que l’université de Tsinghua se concentre avant tout sur les sciences dures.

Pr. Zheng Lu ajoute que les deux thèmes dominants sont les études concernant la gouvernance sociale et la construction d’une meilleure société. En la matière, l’accent initialement mis sur la participation civique pour discuter de problèmes communs et l’encouragement aux ONG en Chine a changé, et porte désormais sur la manière dont le Parti organise les différents acteurs pour répondre au mieux aux besoins des « nouvelles classes sociales ». Il entend par là les nouveaux métiers du 21e siècle tels que les entrepreneurs, les compagnies Internet etc. qui sortent du traditionnel contrôle des organisations du Parti. En effet, le gouvernent semble vouloir organiser la société pour pouvoir contrôler et encadrer ces nouveaux éléments. Pr. Zheng pointe du doigt un double standard, où la société est trop faible vis-à-vis du gouvernement qui se veut omnipotent, mais où les ONG sont restreintes dans leurs activités notamment en lien avec les ONG internationales qui sont considérées comme une « invasion internationale ».

Enfin, les discussions ont mené sur l’américanisation de la sociologie en Chine, où les élèves n’étudient que la sociologie américaine, et mettent en application ses standards, au détriment de sociologies développées dans d’autres pays plus méconnues du public académique chinois. Yan Fei, ainsi que Camille Salgues, pointent du doigt les problèmes liés à cela concernant la publication d’études se focalisant sur des cas uniquement chinois, qui n’intéressent guère à l’étranger.