Table ronde « L’ancien régime et la révolution »

Une recommandation de Wang Qishan qui suscite des débats passionnés

« L’ancien régime et la révolution » rencontre un succès sans précédent en Chine, depuis que sa lecture a été recommandée par Wang Qishan, un haut dirigeant du Parti communiste chinois, aujourd’hui à la tête de la commission de discipline du Parti. Depuis quelques mois, l’ouvrage d’Alexis de Tocqueville est discuté par les intellectuels de toutes tendances. Il ne cesse de donner lieu à de nouvelles lectures et comparaisons entre la France du XVIIIème siècle et la Chine contemporaine. Les partisans des réformes y voient la preuve qu’un régime autoritaire qui ne se réforme pas est destiné à faire face à une révolution, tandis que les plus conservateurs y voient la preuve qu’un régime autoritaire s’expose à une révolution dès lors qu’il se lance dans des réformes et laisse émerger des marges d’expression incontrôlée.

Afin de promouvoir une approche plus scientifique que politique de la question, le CFC a réuni le 17 juin un panel de chercheurs, spécialistes de la France du XVIIIème et de la Chine contemporaine. L’objectif de cette table ronde était de mieux saisir les configurations socio-historico-politiques propres à la France du XVIIIème siècle et à la Chine contemporaine, évitant ainsi les comparaisons sauvages et les biais culturalistes.

Suite à l’introduction de Shi Zhiqin, directeur du centre d’études des relations internationales de l’université Tsinghua et directeur chinois du CFC, Jean-Philippe Béja a ouvert les débats.

Points communs des systèmes politiques et spécificités des configurations historiques

Après un rappel des constats dressés par Alexis de Tocqueville quant à l’émergence de nouvelles classes sociales, alors que le maintien d’un pouvoir monarchique absolu limitait le développement des pouvoirs et organisations intermédiaires, Jean-Philippe Béja a abordé la question du déséquilibre des pouvoirs dans la Chine dite « des réformes ». S’il considère que les trente dernières années ont bien été marquées par l’émergence de nouvelles classes sociales, il a aussi montré que le contrôle bureaucratique serré de la société  crée des frustrations comparables à celles que manifestaient les Français au XVIIIème siècle.  Plus précisément, il a fait remarquer que les comportements violents de cadres locaux (expropriations forcées, interdictions de réunions, rétentions et emprisonnements de pétitionnaires) et les privilèges qu’ils s’octroient, entraînent une contestation sociale  grandissante et une relative perte de légitimité du Parti. Si ce dernier parvient à satisfaire le besoin d’amélioration des conditions de vie matérielles, il n’est donc pas à l’abri de la contestation, voire de la révolution. Comme le rappelle Jean-Philippe Béja, dans la France du XVIIIème siècle, la contestation de l’ordre monarchique appuyée par les Lumières a également progressé dans un contexte  où le niveau de vie des paysans et des bourgeois ne cessait de croître[1].

IMG_5462Lors de la seconde intervention, Ni Yuzhen, maître de conférences au département d’histoire de l’Université normale de Pékin a également évoqué les conséquences de la constriction des corps intermédiaires dans la société de l’ancien régime. Procédant d’une comparaison des révolutions étasunienne et française, Ni Yuzhen a insisté sur le fait que le système politique français du XVIIIͤ siècle – interdisant les organisations intermédiaires indépendantes de l’État – s’exposait davantage au risque de révolution violente. Reprenant les propos de Tocqueville, Ni Yuzhen fait remarquer que la puissance de l’arbitraire d’État, tend à limiter le développement des capacités d’auto-contrainte des agents sociaux qui ont dès lors davantage recours à la violence physique afin de régler leurs conflits. Selon elle, cette assertion tocquevillienne est également susceptible d’éclairer certains comportements radicaux fréquemment rencontrés dans la Chine contemporaine (suicide des ouvriers, manifestations violentes, meurtres dans les écoles, immolations).

Les deux premières interventions de M.Béja et de Mme Ni, portant principalement sur l’analyse des relations État/Société, ont permis de dégager nombre de points communs entre la France de l’ancien régime et la Chine d’aujourd’hui. Sans invalider ces constats, Michel Bonnin s’est appliqué à répertorier les divergences entre les deux configurations historiques. Pour lui, la première différence saillante repose sur le fait que la noblesse française n’a « pas vu venir » le risque d’une révolution.  À la différence des dirigeants de la République populaire de Chine, qui accordent une très grande importance au « maintien de la stabilité », la noblesse française, principale organisatrice des « salons », a contribué à la promotion des idéaux des intellectuels qui contestaient la société de l’ancien régime. Par ailleurs, les traumatismes de la Révolution culturelle ont renforcé chez les Chinois, un besoin de stabilité et d’État dont les dirigeants communistes ont habilement joué afin de renforcer leur pouvoir, notamment à travers le célèbre slogan de la « société d’harmonie », ce qui limite tendanciellement les velléités révolutionnaires. Michel Bonnin a cependant insisté sur le fait que la vigilance de l’appareil d’Etat chinois ne pouvait remplacer sur le long terme des réformes nécessaires.

Cette intervention rappela ainsi que si l’absolutisme français de la fin du XVIIIème et la Chine du XXIème siècle possèdent de nombreux points communs, il ne faut pas négliger les spécificités des configurations historiques. Dans un même ordre d’idées, Duan Demin (historien spécialiste de longue date de Tocqueville) a insisté sur le fait que les dirigeants de la Chine populaire ne prétendaient pas que leur pouvoir reposait sur les « lois naturelles », bien qu’ils s’arrogent toujours (comme le monarque absolu français) le monopole de la représentation des « intérêts du peuple ».

Ce que Wang Qishan a voulu dire aux élites dirigeantes par cette référence à Tocqueville

Les interventions de Zhang Xiaojin (directeur du département de sciences politiques de l’université Tsinghua) et de Zhang Guangzhao (auteur de l’article «  Pourquoi Wang Qishan recommande la lecture de L’ancien régime et la révolution » paru dans le Quotidien du peuple) se sont inscrites dans un autre registre.

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Zhang Xiaojin s’est, lui, demandé pourquoi la référence à Tocqueville avait pu complétement supplanter les références à Marx – auteur censé faire figure d’autorité pour un Parti « communiste ». Pour Zhang Xiaojin, le relatif abandon de Marx s’inscrit dans le droit fil d’un désintérêt du pouvoir pour les modes de domination économique. Il révèle également les inquiétudes des dirigeants chinois quant à la pérennité du système politique de l’État-Parti.  En définitive, la recommandation de lecture de Wang Qishan peut être interprétée comme l’une des manifestations d’un pouvoir qui manque sérieusement de confiance dans sa légitimité et son avenir.

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Zhang Guangzhao a également défendu son point de vue sur cette question. Tout d’abord, il a tenu à souligner que Wang Qishan, historien de formation, ne pouvait avoir recommandé l’ouvrage de Tocqueville sans une arrière-pensée politique précise. Contrairement à ce que Wang Qishan a plus tard déclaré, les intellectuels ne sur-interprètent pas forcément  ses propos.  Pour Zhang Guangzhao, il ne fait aucun doute que la recommandation de Wang Qishan, d’abord adressée à des « cadres dirigeants », a été pensée comme une sorte de mise en garde. Selon lui, Wang Qishan cherchait à leur faire comprendre les risques des « privilèges » qu’ils s’octroient et qui nuisent aux intérêts de l’ensemble des membres du Parti. Ainsi, Wang Qishan serait persuadé que « la réforme est risquée, mais l’absence de réforme est encore plus risquée », tant les aspirations à une société méritocratique sont fortes.

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Prolongement des débats

Ces approches aussi diversifiées que riches ont capté l’attention d’un public venu en nombre. Malgré la chaleur écrasante, soixante-dix personnes se sont amassées dans la salle 309 du département d’histoire de Tsinghua. Une dizaine de personnes ont même suivi les débats depuis le couloir attenant à la salle de conférences.

Les débats se sont ensuite poursuivis pendant plus d’une heure. Ils ont amené de nouvelles comparaisons entre les révolutions en Europe de l’Est et la situation politique de la Chine. Ils ont également permis aux intervenants de critiquer les approches culturalistes qui lient la stabilité ou l’instabilité des systèmes politiques à la question des valeurs fondamentales et inaliénables des « civilisations ».


[1] Tocqueville souligne notamment qu’à la différence des paysans allemands, les paysans français avaient cessé d’être serfs bien avant la révolution. Les paysans-propriétaires français étaient en revanche soumis à l’arbitraire de fonctionnaires du pouvoir central qui administraient la paroisse, levant notamment les impôts.

Voir, Alexis de Tocqueville (1856), L’ancien régime et la révolution, Livre deuxième, Chapitre 1, « Pourquoi les droits féodaux étaient devenus plus odieux au peuple de France que partout ailleurs ».

[2] Terme emprunté à Michel Bonnin, qui exprime le fait que le monopole de la représentation politique est toujours dans les mains d’un Etat-Parti (issu de la société totalitaire) alors que le Parti a abandonné son projet politique de création d’un « homme nouveau ». Voir, M, Bonnin (2003 ) « Comment définir le régime chinois aujourd’hui » in Y. Michaud, La Chine aujourd’hui, Paris : Odile Jacob, pp. 219-243.