L’environnement difficile et les portes de sortie de la nouvelle génération de travailleurs migrants « 新生代农民工的困境与出路 »

Résumé de l’article paru dans le magazine Caixin – Réformes de la Chine (财新 – 中国改革),

septembre 2012, numéro 346, pp. 63-66.

 

« Travailleur migrant » (农民工): Une dénomination qui cache et homogénéïse une réalité plurielle. Telle pourrait être la leçon qui se dégage à la lecture de l’article intitulé « La nouvelle génération de travailleurs migrants » rédigé par un collectif de chercheurs et d’étudiants du département de sociologie de l’université de Tsinghua dirigé par Guo Yuhua.

Leur démarche de recherche n’est pas nouvelle[i], mais elle complète utilement les approches des études sur les migrations intérieures en Chine. Il n’est pas ici question d’étudier les profils des travailleurs migrants selon leur lieu d’origine (à l’image des travaux réalisés par Wang Chunguang sur les migrants de Wenzhou[ii]), le secteur d’activité (ouvriers du bâtiment, ouvriers des industries) ou même de s’insérer dans le sillage des très populaires « gender studies ». Il s’agit de revenir sur les effets de générations. Cet article grand public, vise ainsi à répondre à la question : Qu’est-ce qui distingue dans le rapport à l’emploi, le rapport à la politique, le rapport à l’école et dans leurs trajectoires de vie, les « jeunes migrants » de leurs prédécesseurs ?

Une migration sans volonté de retour .

Les premières générations de migrants se distinguaient par leur propension à l’épargne. Le travail à la ville, était généralement pensé comme un moyen temporaire d’accumuler un capital économique pour les membres de la famille restés à la campagne, notamment pour payer la construction d’un logement neuf, l’étude des enfants ou encore les frais médicaux des anciens. Sur ce point, les premières générations de travailleurs migrants, n’étaient pas très différentes des migrants européens de la fin du dix-neuvième siècle, si bien décrites par Philippe Rygiel dans son livre « le temps des migrations blanches »[iii]. Si certains demeuraient en ville plusieurs années durant, et finissaient par y faire venir leur famille, la migration n’était au départ pensée que dans une perspective à court terme.

Le mode de vie de la nouvelle génération de migrants est tout autre. Lorsque leurs aînés redistribuent 72 % de leurs revenus à la famille restée à la campagne, cette nouvelle génération n’en redistribue que 58%. Pour les auteurs de l’article, il s’agit là d’un des marqueurs d’une évolution majeure. Les jeunes migrants davantage enclins à la consommation de loisirs et mieux dotés en capital scolaire (la plupart ayant été scolarisés jusqu’au lycée) souhaitent s’installer à la ville sur le long terme, 58 % d’entre eux souhaitant « occuper un emploi non agricole à la ville » dans le futur. Sans renier l’assistance à la famille, ils revendiquent dans le même temps l’usage de leur argent pour leur consommation individuelle, et de leur temps pour consulter internet (en moyenne 2,7 heures par jour).

Ces migrants qui n’ont que très rarement travaillé la terre avant de s’installer en ville, s’inscrivent donc dans une quête d’autonomie à la fois économique et sociale, vis-à-vis de la communauté de voisinage  et de la famille qui les ont vus grandir.

Quand l’individualisme des migrants incline à la lutte collective

Cette affirmation de l’individu se répercute également dans les représentations que les migrants ont d’eux-mêmes, dans leur rapport au travail et à l’autorité hiérarchique.

Contrairement à leurs aînés qui occupaient un poste pour une durée relativement longue (6,2 ans), les migrants de la nouvelle génération passent en moyenne 2,1 années à un poste déterminé. L’instabilité dans le poste, le recours plus fréquent à l’assurance santé pour  couvrir leurs « maladies professionnelles » et l’attention de plus en plus marquée aux conditions de travail (environnement, qualité du logement fourni, dangerosité du travail), montrent que le travail ne devient plus synonyme de sacrifice. Il est davantage pensé comme un moyen d’affirmation soi, puisque le travailleur réclame son dû et un mieux vivre.

Le travail n’est pas seulement pensé en référence au capital économique qu’il permet de dégager. Il est entre autres choses pensé relativement aux conditions d’épanouissement qu’il offre. Ainsi, 22 % des migrants déclarent avoir quitté leur précédent emploi principalement du fait que « leurs possibilités d’ascension dans l’emploi étaient trop restreintes », tandis que 18,4 % déclarent avoir quitté leur emploi parce qu’il était « trop rébarbatif ».

L’individu aspire donc à la promotion sociale, à la reconnaissance de son travail, au confort. Il tend à revendiquer cette recherche du mieux être individuel en se séparant de son employeur, mais aussi par la lutte collective. A travers des études de cas succinctes, les chercheurs de Tsinghua mettent en évidence que « la nouvelle génération de travailleurs migrants est bien plus disposée à la participation à des mouvements de lutte pour les droits ». S’appuyant sur cinq cas de grèves ouvrières dans lesquels les jeunes migrants ont joué un rôle moteur, ils mettent en lumière que cette nouvelle génération de travailleurs lutte pour ne plus être des « citoyens de seconde zone ».


[i] En 2001 Wang Chunguang a publié dans la revue « études sociologiques » un article prenant pour objet la mobilité sociale de la nouvelle génération des migrants des campagnes.

Voir, 王春光 (2001).新生代农村流动人口的社会认同与城乡融合问题,《社会学研究》,第3期。

Parmi les nombreuses autres recherches dédiées aux nouvelles « générations de travailleurs migrants », on peut également citer les travaux de Wang Yanhua 王艳华 consacrés à l’insertion des travailleurs migrants dans le tissu urbain.

Voir, 王艳华, 2007, 中国农民工市民化的社会分析,《中国青年研究》,第5期。

[ii] Voir, Wang Chunguang 王春光 (2000). 流动中的社会网络:温州人在巴黎和北京的行动方式,《社会学研究》,第3期。

[iii] Rygiel, P. (2007). Le temps des migrations blanches. Paris : Aux Lieux d’être, 205 p.