Intervention d’Aurélien Boucher (Centre Franco-chinois – Centre Nantais de Sociologie) à l’Académie des Sciences Sociales de Chine

Sociologie de la famille, individuation et théories de la modernité

Sur quelques angles morts des études sur le choix des conjoints et de l’intérêt d’une sociologie historique inspirée de Norbert Elias

Le choix du conjoint et les stratégies matrimoniales sont des sujets brûlants de la Chine contemporaine. Dans le domaine des sciences sociales chinoises, cette question a aussi été abondamment traitée.A la demande de Mme Tang Can, chercheuse à l’Institut de Sociologie de l’ASSC, Aurélien Boucher a fait une intervention devant les chercheurs intéressés par ce sujet. L’objectif était de revenir sur quelques « réductions » et oppositions en forme de couple épistémologique (tradition/modernité, occident/Chine) fréquemment rencontrées dans ces études.

Il s’agissait ensuite de présenter quelques pistes de réflexion inspirées de la démarche socio-historique et des théories de Norbert Elias (individus et société), susceptibles d’aider à renouveler l’approche des études sur la famille et « la modernité » en Chine.

Les stratégies matrimoniales : une spécificité chinoise ?

L’idée selon laquelle les individus « occidentaux » choisissent leur conjoint de manière « libre » est très répandue chez les sociologues de la famille en Chine. Cette idée est notamment reprise sans discussion dans le chapitre dédié à la famille du livre de référence « Sociologie et société chinoise »[i]. Elle mérite pourtant d’être discutée.

Il est notamment utile de présenter les études d’Alain Desrosières afin de montrer que les « couples socialement appareillés » ne sont ni l’apanage des sociétés dites « traditionnelles », ni une spécificité chinoise.

Dans un deuxième temps les références à Monique de Saint-Martin et aux études sur la noblesse visaient également à rappeler que les « stratégies matrimoniales » qui consistent à orienter rationnellement son enfant vers un enfant de la même « classe » ou du même « rang » social, ne disparaissent pas complétement dans les sociétés hautement différenciées.

Subsistuer l’approche socio-historique à la totémisation de la statistique

Cette première partie de l’intervention visait ainsi à souligner la faible portée heuristique des oppositions moderne/traditionnelle, individu libre/choix imposé par la famille si souvent mobilisées dans les approches « transitologiques ».

Dans la continuité de cette critique épistémologique, il s’agissait d’attirer l’attention des chercheurs chinois sur leurs catégories spontanées et le problème du rapport à l’histoire dans les enquêtes quantitatives.

Nous avons ainsi procédé à une étude d’une enquête statistique se donnant pour objectif de déterminer comment les Chinois choisissent leurs conjoints. Il s’agissait notamment de revenir sur la périodisation par tranche de dix ans qui ne prend pas en considération les événements politiques (propagande pour le mariage « libre », mouvement d’envoi à la campagne, collectivisation, assouplissement du système du hukou) susceptibles d’influencer les possibilités de décision individuelle ou familiale dans le choix du conjoint. Gageons par exemple qu’il eût été difficile pour des individus nés dans les années 1950 d’avoir « choisi leur conjoint en accord avec leur parents », si ces derniers étaient décédés pendant la grande famine de 1958-1961…

Ces réflexions renvoyaient donc à une analyse épistémologique chère à Jean-Claude Passeron entre ce que dit un tableau et ce qu’on en dit. Elles invitaient du même coup à reprendre quelques autres fondamentaux épistémologiques. Discerner avec Mannheim ce qu’est une « génération » pour un sociologue, ou encore se demander avec Champagne à quoi les individus répondent lorsqu’on leur demande de définir comment ils ont choisi leur conjoint…

Cette critique de certaines catégories spontanées a été accueillie comme salutaire par les collègues chinois.

Repenser la modernité : les enseignements de la socio-histoire et de Norbert Elias

La critique fut d’autant mieux acceptée que l’intervention proposait quelques pistes de réflexion pour repenser la modernité à travers le cas du choix du conjoint.

Plutôt que de penser le recours à l’avis des parents ou la décision avec les parents comme des réponse significatives d’une résistance à la modernité, il s’agissait plutôt de se demander si, dans le contexte proprement moderne d’insécurité sociale élevée (compétition économique, scolaire et sociale exacerbée par la mise au travail capitaliste), la dépendance économique des jeunes générations vis-à-vis de leur famille ne réactivait pas des stratégies matrimoniales déjà ancrées dans les habitudes?

Il s’agissait ainsi, selon la pensée éliassienne, de se demander si la modernité, ou plutôt « l’évolution sociale vers un plus haut degré d’individualisation » n’ouvre pas « à l’individu la voie à certaines formes spécifiques de satisfaction ou d’accomplissement en même temps que d’insatisfaction et d’échec », de même qu’elle « lui offre de nouvelles chances de joie, de bonheur, de bien être et de plaisir et l’expose à de nouveaux risques de souffrance, d’insatisfaction, de déplaisir et de malaise qui ne sont pas moins spécifiques de sa société. » [ii]


[i] Li Peilin, Li Qiang & Ma Rong (李培林,李强 & 马戎).(2008). Sociologie et société chinoise (社会学与中国社会). Pékin : Maison d’édition des sciences sociales de Chine (中国社会科学出版社)

[ii] Elias, N. (1998). La société des individus. Paris : Fayard, p.178.