Cycle de conférences « Philosophie des Lumières »: quatrième et cinquième conférences par Antoine Lilti

Dans le cadre de son cycle de conférences sur la philosophie des Lumières, le CFC a eu l’honneur d’accueillir M.Antoine Lilti, directeur d’études à l’EHESS, à Pékin du 27 mai au 31 mai 2013.Retour sur une semaine de conférences et de débats.

De la célébrité moderne aux héritiers des Lumières :

La venue d’Antoine Lilti a donné lieu à deux brillants exposés sur la célébrité de Jean-Jacques Rousseau (à l’université de Pékin) et sur le positionnement intellectuel de Michel Foucault vis-à-vis des Lumières (à l’université Tsinghua).

 roussesau

Lors de sa première intervention, Antoine Lilti a décrit au public chinois le profond dilemme que pose la célébrité de « Jean-Jacques » à Rousseau. Alors que Rousseau prône une vie simple et « authentique », un accord entre ses actes et les préceptes qu’il défend, il devient malgré lui une personnalité « publique » dont les actes sont sans cesse commentés par ses lecteurs. Antoine Lilti s’est attaché à expliquer comment la prétention de Rousseau à l’authenticité et à la simplicité, a entraîné le besoin du public de vérifier et de commenter la vie privée de « Jean-Jacques », au point que Rousseau s’et senti persécuté. Pour reprendre ses mots, Rousseau est alors tenu par « une exigence qui implique à la fois de rompre avec l’opinion et de faire reconnaître par les autres cette rupture comme sincère et authentique ».

A travers le cas de Jean-Jacques Rousseau, l’exposé d’Antoine Lilti visait ainsi à rendre compte de la naissance de la célébrité « moderne ». Suivi dans ses promenades matinales par ses « followers » et régulièrement à la une des journaux de toute l’Europe, Rousseau devient une « star » tourmentée par les représentations de « Jean-Jacques » et la reconnaissance du public. Bien avant les stars hollywoodiennes, Rousseau fait ainsi l’expérience « de la célébrité comme phénomène culturel ».

 IMG_5424

La seconde conférence a touché un autre sujet brûlant de nos sociétés contemporaines. En effet, l’étude du statut des Lumières dans la pensée de Michel Foucault s’inscrit dans un débat plus large sur l’appropriation de la philosophie des Lumières dans différents contextes historico-politiques.

Dans le cas de Foucault, la revendication de l’héritage des Lumières (et plus particulièrement de Kant) s’inscrit, d’une part, dans l’évolution de sa réflexion sur la capacité des individus à se forger comme sujets et, d’autre part, dans le contexte intellectuel des années 1980, dans lequel les débats sur la modernité, la post-modernité et la figure de l’intellectuel engagé conduisent Foucault à expliciter son rapport aux Lumières.

Pour Antoine Lilti, Foucault s’est longtemps abstenu de discuter des Lumières jusqu’au début des années 1980. Il considérait alors que les Lumières n’existaient « ni comme période, ni comme ensemble de valeurs ou d’œuvres [i]». Par ailleurs, Il faisait le constat que Les « lumières » qui ont découvert les libertés ont aussi inventé les disciplines »[ii].

Ce positionnement original ne doit pas pour autant amener à considérer Foucault comme un « anti-Lumières ». La relecture par Antoine Lilti des derniers écrits et cours au Collège de France de Michel Foucault permet de mettre en évidence que Foucault s’inscrit plutôt dans une tradition kantienne articulant réflexion critique et réflexion sur l’histoire.

Les Lumières, Michel Foucault et leurs appropriations en Chine

Ces réflexions sur la pensée de Michel Foucault ont donné lieu à de riches discussions avec les spécialistes chinois.

En effet, la réception de Foucault comme un « anti-Lumières » n’a pas été spécifique à l’historien français Maurice Agulhon. Lei Yi, historien de l’académie des sciences sociales de Chine a précisé que dans le contexte de l’après Tian’anmen, Foucault a été repris par les intellectuels conservateurs. Ces derniers se sont approprié Foucault comme critique de la pensée et de la rationalité occidentales. Prétendant que la démonstration de Foucault aboutissait à l’invalidation du projet « libérateur » des Lumières, ils ont utilisé les travaux de Foucault afin de justifier la non-réforme du système politique. En d’autres termes, ces auteurs ont fait de Foucault – auteur pourtant marqué par son engagement profond contre toutes les formes de disciplines et de totalitarismes – un défenseur d’un système politique non démocratique.

IMG_5436

Xu Jilin, spécialiste des appropriations des Lumières en Chine

Dans la même veine, Xu Jilin, spécialiste de l’influence de la philosophie des Lumières en Chine, a évoqué les multiples appropriations politiques de Foucault et des penseurs des Lumières en Asie. Lors de la table ronde organisée à l’issue de la conférence, il a fait remarquer que très peu d’intellectuels chinois, même les plus conservateurs, osaient se réclamer du courant « anti-lumières ». A l’image de Lei Yi, Xu Jilin a insisté sur les curieuses revendications de l’héritage des Lumières par des intellectuels conservateurs et de la « nouvelle gauche ».

Ces discussions alimenteront certainement le prochain ouvrage d’Antoine Lilti qui prend justement pour objet les appropriations socio-politiques des Lumières dans le monde.


[i]Dits et Ecrits, t. IV, p. 36-37.

[ii] Surveiller et punir, p. 224.