Cycle de conférences « Histoire et Mémoire ». Première conférence : « La mémoire et son histoire : Le cas du génocide des juifs » par Nicole Lapierre

 

Le 17 mai 2012, le CFC a eu le plaisir d’accueillir madame Nicole Lapierre à l’université Tsinghua dans le cadre de l’ouverture de son cycle de conférence « Histoire et Mémoire ». Auteure de Le Silence de la mémoire – A la recherche des Juifs de Plock, Nicole Lapierre a retracé l’itinéraire qui a mené le génocide des juifs du stade de l’histoire refoulée et indicible à celle d’étalon ultime de la souffrance des peuples (voir encadré).

Une soixantaine de personnes étaient présentes pour l’occasion. Parmi le public, on comptait des étudiants chinois du département d’histoire de l’université Tsinghua, mais aussi de l’Université de Pékin, ainsi que plusieurs historiens spécialistes de la Révolution culturelle ou encore de la mémoire de la classe ouvrière chinoise. Un responsable du magazine Regards sur l’Histoire (Kan lishi) s’était spécialement déplacé afin de retransmettre la conférence et les débats sur Weibo (le Twitter chinois).

 

 

Quelles sont les conditions pour que les victimes d’événements historiques traumatisants osent libérer leur parole et transmettre leur douloureuse expérience ? Est-il possible de « tourner la page » et comment ?
L’histoire orale est-elle fiable ? Est-elle la seule solution quand l’accès aux sources écrites est impossible pour diverses raisons ?

 

Telles ont-été les principales questions qui ont animé la demi-heure consacrée aux échanges entre un public chinois averti et Nicole Lapierre.

Après la conférence publique, une table ronde animée par MM. Liu Beicheng, directeur du Département d’Histoire, et Michel Bonnin, directeur du CFC, a réuni des historiens chinois s’intéressant aux questions mémorielles autour de Mme Lapierre et de M. Jean-Philippe Béja, chercheur invité à l’Académie des Sciences Sociales de Chine, pour une libre discussion sur les questions mémorielles en France et en Chine, et sur la pratique de l’histoire orale.

L’objectif des organisateurs est la publication des conférences et des débats de ce cycle.

Résumé des propos de Nicole Lapierre
Les étapes de la construction de la mémoire du génocide des juifs

Entre oubli et récit : le paradigme du double-bind
A la fin de la Deuxième guerre mondiale, prime « le souvenir de la résistance et la reconstruction ». Rares sont ceux, particulièrement chez les membres de la communauté juive qui osent évoquer les douleurs de la déportation. Alors que les juifs de France ne souhaitent « pas être distingués des héros résistants en étant renvoyés à la catégorie de victimes ‘raciales’ », que les juifs immigrés aux États-Unis sont résolument tournés vers l’avenir et que ceux d’Israël font la promotion « d’un homme juif nouveau, fort, indépendant et combattant, en totale opposition avec la faiblesse et la déréliction associées à l’image des Juifs de la diaspora », tout concourt à entretenir l’inattention des sociétés occidentales à la question du génocide des juifs. Il y a certes des témoignages, mais qui ont peu de lecteurs et, dans les familles juives, les enfants sont pris dans un « double-bind », ni récit, ni oubli, car les parents se contentent de bribes, ne voulant pas charger leurs enfants d’un passé trop lourd.
De la reconstruction du passé à la reconnaissance officielle :
Ce n’est que lorsque les enfants des juifs directement touchés par les déportations se sont retrouvés eux-mêmes parents, donc en position intermédiaire, qu’une transmission de la mémoire du génocide a commencé. En France, les intellectuels juifs de la génération de mai 68 ont été particulièrement actifs dans ce mouvement de reconstruction identitaire. Les recherches scientifiques (notamment celle de l’historien Robert O. Paxton sur Vichy), les discussions familiales, les films, les documentaires, les œuvres artistiques puis les musées ont annoncé un grand « réveil mémoriel ».
Dans le milieu des années 1990, le génocide des juifs a ensuite atteint le stade de la reconnaissance institutionnelle puisque les représentants de l’appareil politique et judiciaire de l’État français ont officiellement reconnu le rôle de la France dans la déportation des juifs et qualifié le génocide des juifs de « crime contre l’Humanité ».
Le nouveau défi mémoriel :
Avec la mondialisation de l’histoire du génocide des juifs au début des années 2000, s’ouvre une nouvelle étape de construction et de mobilisation de cette Histoire. Longtemps refoulée, la mémoire du génocide des juifs devient un élément de comparaison des souffrances des peuples. Pour d’autres peuples opprimés (Ex-Yougoslavie, Arménie), l’accès à une reconnaissance officielle de la souffrance sur le modèle du génocide juif devient le but d’une cause collective, entraînant dans son sillage une multiplication (peut-être politiquement intéressée) des lois mémorielles. Du point de vue terminologique, un débat s’instaure sur le nom le plus approprié pour représenter le génocide des juifs. En France, le plus employé est celui de « shoah ». Lors de la diffusion du film de Lanzmann, Shoah, à Nankin, lieu d’un grand massacre, le titre est traduit en chinois par Haojie, terme généralement utilisé pour parler de la Révolution culturelle.

Interview de Nicole Lapierre par Mme Cui Weiping, professeure à l’Institut du cinéma, parue dans Nanfang Zhoumo, 13 août 2012: http://www.infzm.com/content/79475   et   http://www.infzm.com/content/79476

 Interview de Nicole Lapierre – CFC

Bonjour Madame Lapierre et merci d’avoir accepté l’invitation du CFC. Vos conférences ont attiré un public nombreux composé de gens de tous âges et ont même été suivies sur Weibo (le Twitter chinois) par l’intermédiaire de la revue « Regard sur l’histoire ». Vous qui avez donné des conférences sur la mémoire dans de nombreux pays, avez-vous rencontré un engouement semblable dans les pays où l’histoire et la mémoire ont longtemps été et restent encore largement un monopole d’État et/ou celui d’une oligarchie ?

– Oui, j’avais constaté un intérêt analogue dans les anciens pays soviétiques, en Russie et en Pologne notamment. La mémoire familiale et l’expérience des générations passées y étaient perçues comme une ressource et une forme de résistance par ceux qui souhaitaient dépasser l’histoire officielle.

 

Vos conférences ont aussi donné lieu à des échanges très riches avec le public. Quelles sont les interventions qui vous ont plus particulièrement marquée ?

– Plusieurs intervenants ont souligné le fait que le passé récent était lacunaire. Il m’a semblé que l’idée des « transmissions ascendantes » – c’est-à-dire des transmissions de mémoire et d’expérience à l’initiative des jeunes générations qui questionnent les aînés et suscitent le récit de ces derniers -, avait particulièrement intéressé mes interlocuteurs. Ils ont été également sensibles à mon implication et mon engagement assumé dans la recherche que je leur présentais, à propos de la mémoire juive.

 

Concernant maintenant les chercheurs chinois spécialistes de la révolution culturelle et de l’histoire ouvrière avec lesquels vous avez prolongé les débats, qu’avez-vous pensé de leurs réflexions méthodologiques et épistémologiques sur le travail d’archives et l’histoire orale ?

– La table ronde avec les collègues chinois a été chaleureuse et passionnante. Leur recours à la méthode biographique et à l’histoire orale pour étudier la révolution culturelle et l’histoire ouvrière chinoise est parfaitement justifié, à la fois parce qu’il s’agit d’un passé récent, pour lequel les témoignages sont directement accessibles, et d’un passé peu documenté car largement occulté par l’histoire officielle.

 

Beaucoup de vos réflexions, méthodes et même de vos références vous rapprochent de vos collègues chinois. Vous est-il cependant apparu que certains de leurs questionnements ou de leurs difficultés soient liés à un contexte relativement spécifique à la Chine et/ou que certains objets d’études réclament plus de précaution dans l’analyse de la Chine contemporaine ?

– Du point de vue strictement méthodologique, nos démarches sont les mêmes, mais les conditions d’enquête et de recueil de l’histoire orale sont bien évidemment différentes. J’ai travaillé sur des mémoires de victimes dans un contexte où les souffrances et le préjudice qu’elles avaient endurés étaient socialement reconnus. Eux travaillent sur des mémoires et des histoires qui ne sont pas socialement (encore moins officiellement) reconnues et qui renvoient à un passé politiquement sensible.

 

Revenons maintenant à la situation française. Vous décriviez en France un nouveau phénomène, celui de la « compétition mémorielle ». En d’autres termes, vous évoquiez une compétition entre les peuples victimes de traumatismes pour la reconnaissance officielle de leurs souffrances, notamment au travers de comparaisons de la souffrance dans lesquelles le génocide des juifs serait désormais l’étalon ultime. N’y a t-il pas là une nouvelle donnée socio-politique assez spécifique à la France qui implique de nouvelles précautions à prendre pour les historiens ? La reprise en main de l’histoire par les acteurs du champ politique à travers des lois dites « mémorielles », ne constitue t-elle pas également une nouvelle menace pour les historiens ?

– La compétition mémorielle n’est pas un phénomène uniquement français, elle s’est développée dans l’ensemble du monde occidental à partir du moment – récent – où la mémoire du génocide des Juifs a pris une place très importante dans l’espace public et les commémorations officielles nationales et internationales. Les mémoires ont une histoire. Celle du génocide a été longtemps silencieuse et peu reconnue. Mais aujourd’hui, elle est devenue le cadre référentiel des crimes contre l’humanité et des persécutions de masse. Dès lors, d’autres victimes ou descendants de victimes, de l’esclavage ou du colonialisme notamment, se sentant moins reconnues, se lancent dans la compétition mémorielle. C’est là l’effet pervers de la place tardive mais massive accordée au génocide des Juifs dans une conscience occidentale qui est, en même temps, peu encline à revisiter le passé colonial et ses conséquences.  En France, la multiplication des lois mémorielles par lesquelles le droit énonce ou garantit l’histoire a aggravé les choses. Ces lois sont à juste titre contestées par de nombreux historiens qui y voient le germe d’une version officielle et autorisée du passé.