Conférences de Michel Wieviorka à Pékin – L’intervention sociologique et les sciences sociales dans la mondialisation – 4 et 6 novembre 2013

Les 4 et 6 novembre 2013, le CFC a eu l’honneur d’accueillir Michel Wieviorka, directeur d’études à l’EHESS et directeur de la Maison des sciences de l’homme, pour deux conférences, l’une centrée sur la méthode d’intervention sociologique, l’autre sur les sciences sociales à l’heure de la mondialisation.

Voir la première conférence de Michel Wieviorka, « La méthode d’intervention sociologique »

Voir la deuxième conférence de Michel Wieviorka, « Les sciences sociales à l’heure de la mondialisation »

La méthode d’intervention sociologique, genèse et pratique.

La première conférence de Michel Wieviorka, présidée par Shen Yuan, directeur du département de sociologie de Tsinghua, a eu pour objet la méthode d’intervention sociologique créée par Alain Touraine et dont Michel Wieviorka a été l’un des pionniers, puisqu’il a fait partie de l’équipe qui s’en est servie pour la première fois. Devant une assemblée très intéressée par cette méthode originale, Michel Wieviorka est revenu sur la genèse de l’intervention sociologique en évoquant la figure d’Alain Touraine, et ses analyses sur l’évolution de la société française qui lui a permis d’aboutir à cette méthode. Pour Alain Touraine, la France de l’après Seconde Guerre mondiale est sortie de la société industrielle pour rentrer dans une période « post-industrielle ». Cela a signifié le déclin de l’acteur conflictuel de la société industrielle, le mouvement ouvrier, et la naissance des « nouveaux mouvements sociaux ». Les luttes écologistes, anti-nucléaires, ou encore le mouvement étudiant de 68 et le féminisme sont pour Alain Touraine les nouveaux acteurs de cette société post-industrielle. La méthode d’intervention sociologique a été le moyen pour Touraine et ses collaborateurs de trouver une méthode adéquate à l’analyse de ces nouveaux mouvements sociaux. Cette méthode bat en brèche l’idée de la neutralité axiologique de la recherche, en mettant le chercheur en relation avec les acteurs, qui deviennent de véritables co-producteurs de connaissance, en amenant les acteurs à se situer du point de vue de l’hypothèse du mouvement social proposé par le chercheur. Grâce à cette méthode, les chercheurs vont construire des groupes représentatifs des mouvements sociaux analysés, les mettre en présence d’intervenants, et recueillir leurs réactions et leurs analyses sur leur propre mouvement. Les chercheurs vont alors présenter leurs hypothèses aux acteurs, qui devront les accepter ou les amender, afin de produire une connaissance partagée sur le mouvement social étudié. La présentation par Michel Wieviorka de la méthode de l’intervention sociologique a suscité de nombreux débats au sein de l’auditoire, notamment sur possibilité d’exporter cette méthode dans d’autres pays, comme la Chine. Pour Michel Wieviorka, la méthode d’intervention sociologique est d’autant plus facile à mettre en œuvre lorsqu’une société est démocratique, mais cette méthode est aussi liée à l’état de la société, qui doit être dans un contexte post-industriel. Michel Wieviorka a ainsi évoqué ses propres recherches en Pologne et en Union soviétique à l’époque de leur transition démocratique, qui n’auraient pas été possibles quelques années auparavant.

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Les sciences sociales dans la mondialisation.

Lors de sa deuxième conférence à l’Académie des sciences sociales, sous la présidence de Li Peilin, vice-président de l’Académie, Michel Wieviorka a présenté ses recherches les plus récentes, ayant trait à l’analyse de la production sociologique à l’heure de la mondialisation. Pour Michel Wieviorka, la mondialisation nous incite à « penser global », les sciences sociales ne devant pas se limiter aux analyses des seuls chercheurs occidentaux. Il faut, pour Michel Wieviorka, s’écarter du culturalisme, selon lequel la situation d’un pays donné ne saurait être compréhensible que par les ressortissants de ce même pays, mais il faut également faire attention à ne pas adopter une posture occidentalo-centrée. Michel Wieviorka a également critiqué la sur-spécialisation des sciences sociales, qui ne s’intéressent qu’à des interactions très limitées, et ne participent pas aux débats plus généraux. Cela s’explique par l’organisation du système universitaire, qui encourage les jeunes chercheurs à se sur-spécialiser, mais également les dispositifs d’évaluation qui poussent les chercheurs à publier des articles spécialisés pour être mieux évalués. Cette nouvelle intervention de Michel Wieviorka a permis à l’assistance de poser des questions sur la place de la Chine dans les sciences sociales, et comment éviter l’écueil du relativisme, mais également de questionner la prédominance de la recherche états-unienne et de la langue anglaise dans les sciences sociales mondiales. Le débat très fécond qui a suivi a permis à Michel Wieviorka de discuter de l’intégration de la Chine dans la mondialisation qui, selon lui, est déjà une réalité.