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Conférences de Michel Dobry: « Penser les crises politiques et les révolutions » – « Les causalités de l’improbable », 14 et 15 octobre 2014

Dans le cadre de son cycle de séminaires « Actions collectives et participation », le Centre franco-chinois a eu le plaisir d’accueillir Michel Dobry, professeur émérite à Paris 1, pour deux conférences à l’université Tsinghua, la première sur les causalités de l’action collective le 14 octobre 2014, et la deuxième sur les crises politiques le 15 octobre 2014.

« Les causalités de l’improbable : comprendre l’action collective contestataire»

Comment les actions collectives ou mobilisation protestataires émergent-elles ? Faut-il en rechercher l’explication dans les motivations de leurs acteurs? Pour y répondre, Michel Dobry a pris l’exemple des mobilisations de rue qui se sont déroulées dans certains pays de l’Europe de l’Est à la fin des années 1980.

« Penser les crises politiques et les révolutions »

Voir la première partie de la conférence
Voir la deuxième partie de la conférence

Lors de sa deuxième conférence à l’université Tsinghua, Michel Dobry a présenté les réflexions issues de son ouvrage majeur, Sociologie des crises politiques, sur les processus critiques des systèmes sociaux complexes. Selon Michel Dobry, sa théorie des conjonctures fluides permet d’expliquer aussi bien les événements de mai 68 en France, que les bouleversements qui se sont produits en Europe de l’Est à la fin des années 1980 ou encore plus récemment les révolutions dans les pays arabes. Sa théorie doit cependant être replacée dans le cadre de systèmes complexes, c’est-à-dire de sociétés composées de secteurs sociaux différenciés et plus ou moins autonomes les uns vis-à-vis des autres, qui possèdent des logiques sociales et des systèmes de contraintes spécifiques. Bien entendu, ces systèmes complexes sont historiquement déterminés : ils sont rares et ne prétendent pas à durer éternellement.

Dans ce cadre, l’analyse des crises politiques ne doit être abordée en fonction de leurs résultats, mais du processus qui a permis l’émergence de ces crises. En cela, Michel Dobry s’oppose à ce qu’il nomme « l’illusion héroïque » et la vision téléologique des crises politiques : au contraire de certains théoricien et praticiens de la révolution, comme Lénine et Trotski, on ne peut analyser les crises politiques en fonction du choix des leaders ou de la direction du Parti. Au contraire, les crises politiques doivent se comprendre comme un changement d’état des systèmes complexes (plasticité des systèmes complexes). Les processus critiques, comme mai 68 en France, la Révolution tunisienne ou encore la Révolution culturelle, font émerger la mobilisation de secteurs différenciés de la société, qui n’avaient auparavant pas de liens entre eux. On assiste durant ces crises politiques à la désectorisation conjoncturelle de l’espace social, c’est-à-dire que dans les sociétés complexes où les secteurs sociaux étaient relativement cloisonnés et autonomes, le moment du processus critique amène ces mêmes secteurs à réduire leur autonomie les uns par rapport aux autres, à se rencontrer et se mobiliser ensemble. Ces processus critiques rompent la temporalité propre aux secteurs, mais ont également des effets importants sur l’agir et le calcul des acteurs, qui ne peuvent plus anticiper leurs actions comme auparavant. Pour Michel Dobry, les processus critiques sont toutes structurées par ce moment d’incertitude produite par la désectorisation de l’espace social, qui ne permet pas de penser les crises politiques et révolutions comme le produit des choix rationnels des différents acteurs. Pour reprendre l’exemple de mai 68, ni le Général de Gaulle, ni Daniel Cohn-Bendit ne comprenaient ce qu’il se passait, ni ne pouvaient anticiper sur la suite des événements.

La discussion après l’intervention de Michel Dobry, notamment grâce au professeure Liu Yu, discutante de la conférence, a permis de replacer la discussion dans le cadre des crises politiques qui ont au fil des années affectées la Chine. Lors de la discussion, Liu Yu a soulevé la difficulté apparente que rencontre la théorie de Michel Dobry, face au changement de régime espagnol lors de la mort de Franco. Michel Dobry a cependant fait remarqué que ce changement politique est intervenu dans une société non-complexe, où la crise a été évitée à l’aide d’un « pacte » entre les différents secteurs de la société.