Conférence de Lilian Mathieu: « Socialisation et participation sociale: le cas de la mobilisation pour l’accès à l’éducation des enfants d’immigrés en France », 17 juin 2015

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Le 17 juin 2015, le Centre franco-chinois en sciences sociales de l’Université Tsinghua a accueilli Lilian Mathieu, sociologue à l’École Normale Supérieure Lyon, pour une conférence sur la socialisation dans les mouvements sociaux. Lilian Mathieu a enquêté au sein de l’association RESF (Réseau Éducation Sans Frontières), analysant le parcours biographique et militants des personnes engagées dans ce mouvement. Dans cette conférence, il nous invite à comprendre l’articulation entre l’analyse des mouvements sociaux et les processus de socialisation politique, qui façonnent les individus en fonction du contexte social dans lequel ils évoluent.

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RESF a été fondé en 2004 en réaction aux expulsions d’enfants de sans-papiers scolarisés dans des établissements français. Les réseaux RESF s’organisent généralement au sein d’établissements scolaires, le plus souvent lorsqu’un élève se voit menacé d’expulsion par la police, ce qui permet d’expliquer qu’une bonne partie des militants de RESF soit des enseignants ou des parents d’élèves. Les militants de RESF que Lilian Mathieu a interviewés sont le plus souvent de gauche et d’extrême-gauche, ce qui s’explique notamment par le fait que RESF s’oppose alors à des lois édictées par un gouvernement de droite. Cependant, la majorité des militants n’est pas engagée dans un parti politique, voire s’en méfie.

La socialisation politique des militants de RESF est avant tout façonnée par le contexte familial. C’est en effet la famille qui est la première instance de socialisation, lorsque les enfants entendent les parents débattre de questions politiques lors de repas familiaux par exemple. De nombreux militants de RESF ont ainsi construit leur engagement politique en référence à celui de leurs parents, voire contre ceux-ci. Ainsi cette femme engagée à l’extrême gauche qui considère son parcours comme l’antithèse de celle de sa famille, vichyste pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est également l’expérience d’événements historiques qui suscite des engagements politiques profonds, telle la Seconde Guerre mondiale pour un vieil homme juif, caché lorsqu’il était enfant, qui reproduit aujourd’hui les mêmes gestes en cachant des enfants sans-papiers menacés d’expulsion. Mai 68 représente également l’un des grands moments de socialisation pour les militants de RESF, mais aussi la participation à certaines organisations de jeunesse, notamment catholiques. De nombreux militants se définissent comme catholiques, ou affirment avoir reçu une éducation catholique. Les valeurs de solidarité et de don de soi sont invoquées par les militants, qui pour beaucoup sont en rupture avec l’institution ecclésiastique. Ces militants mettent en pratique des valeurs qui leur ont été inculquées dès le plus jeune âge, contre l’Église, qui selon eux ne les applique pas.

Comment expliquer l’engagement de ces militants dans une association où ils ne retirent aucun bénéfice, puisqu’au contraire des sans-papiers, ils n’attendent aucune régularisation, alors qu’ils donnent du temps à cette association ? Pour Lilian Mathieu, les bénéfices que les bénévoles de RESF peuvent retirer de leur engagement ne peuvent être appréhendés en termes purement utilitaristes, mais plutôt à travers le concept de « carrières déviantes » forgé par Howard Becker à propos des fumeurs de marijuana. À l’instar des fumeurs de marijuana qui doivent apprendre à apprécier les effets de la drogue, les militants de RESF doivent trouver du plaisir à donner de leur temps dans des réunions où s’affrontent des points de vue divergents ou à distribuer des tracts devant les écoles. Les gratifications peuvent être d’ordre symbolique : cela peut passer par des stratégies de reconnaissance, ou encore l’élargissement de son cercle social.

Le débat qui a suivi la conférence a permis au discutant chinois, Jin Jun, du département de sociologie de l’Université Tsinghua, de tenter des parallèles avec les mouvements sociaux chinois. En effet, les stratégies de mobilisation en Chine ont évolué ces dernières années. Pour Jin Jun, on voit une nette différence chez les ouvriers migrants nés avant et après 1980. Jin Jun repère également dans les mobilisations sociales chinoises un changement dans les motivations, de demandes spécifiquement matérielles à des mobilisations plus symboliques. En ce sens, les analyses de Lilian Mathieu pourraient permettre aux sociologues chinois de penser les mobilisations sociales en prenant en compte les rétributions et gratifications symboliques.