Introduction à la sociologie pragmatique française – conférence de Florence Padovani

Le 8 décembre 2020, Florence Padovani, directrice du CFC, a donné une conférence à l’Université normale de Pékin (BNU) pour une classe d’étudiants en master de sociologie sur le thème de la sociologie pragmatique française. Cette conférence fait suite aux échanges organisés en mai 2019 à BNU par le CFC et l’Ecole de sociologie de BNU. Le CFC avait alors accueilli les sociologues Laurent Thévenot, Romuald Normand, Marc Breviglieri et Camille Salgues pour présenter leurs travaux.

Florence Padovani a d’abord introduit le contexte de la sociologie en France durant la période d’après-guerre, fortement dominée par la sociologie critique de Pierre Bourdieu. La sociologie pragmatique française, contrairement à la sociologie de Pierre Bourdieu, ne se veut pas un propos philosophique sur le monde social et physique, mais se base sur des enquêtes empiriques, de terrain, d’où sa dénomination de sociologie « pragmatique ».

Dans son propos, Florence Padovani ne traitera que des travaux du sociologue pragmatique Laurent Thévenot et de ses disciples. Elle revient d’abord sur le parcours de Laurent Thévenot, en mentionnant l’ouvrage clef faisant rupture avec la sociologie bourdieusienne : « De la justification : les économies de la grandeur » rédigé par Laurent Thévenot et Luc Boltanski et paru en 1991.

Dans un premier temps, Florence Padovani explique plus en détail les différences entre la sociologie critique de Bourdieu et la sociologie pragmatique. La sociologie critique part de deux concepts fondamentaux : la notion de champ et l’habitus. Selon Pierre Bourdieu, la société est une imbrication de champs (politique, économique, religieux etc.) organisés selon une logique propre, et dans lesquelles les individus développent leur habitus, c’est-à-dire un ensemble de prédispositions intériorisées durant la phase de sociabilisation, prédispositions à agir qui influencent les pratiques des individus au quotidien.

Au contraire, la pensée de Laurent Thévenot, quoique prenant ses racines dans la pensée bourdieusienne, étudie des domaines très variés, et se présente comme une voix originale car elle renonce dans sa démarche descriptive et analytique aux figures classiques de la discipline, mais s’intéresse aux circonstances ou aux usages. Cette sociologie s’appuie sur des enquêtes de terrain pour procéder ensuite à une montée en généralité à partir de situations données. Cette création de nouveaux outils conceptuels à partir de l’observation au niveau le plus bas (le familier), dans le tissu des interactions sociales, est très différente de l’analyse plus généraliste de Pierre Bourdieu.

Le modèle proposé par Laurent Thévenot est capable d’envisager la genèse et la pluralité des outils conventionnels qui servent de base aux activités humaines. Ce modèle se concentre sur les moments de dispute, de conflit, de controverse, qu’ils soient publics ou privés, pendant lesquelles les personnes mettent en œuvre des critiques ou des justifications prétendant à une vérité générale. Celles-ci renvoient à des formes de bien commun garantissant la généralisation des arguments.

Florence Padovani explique ensuite que les auteurs ont relevé six principes de justice légitime se référant chacun à une conception dans une cité – six cités sur lesquelles les acteurs prennent appui pour étayer leurs justifications ou leurs critiques : la cité civique, la cité marchande, la cité industrielle, la cité inspirée, la cité domestique et la cité de l’opinion. Celles-ci ne sont pas compatibles, et se dénoncent entre elles, même s’il peut y avoir des compromis entre les différentes logiques et justices. Florence Padovani souligne que les cités, contrairement aux champs bourdieusiens, sont évolutives. Une septième cité a été ajoutée ultérieurement : la cité verte, ou écologique, qui rend possible un nouveau cadre d’évolution au vu de l’importance grandissante du critère écologique dans nos sociétés actuelles.

Dans un second temps, Florence Padovani explique que Laurent Thévenot a également mené des travaux collectifs de comparaison avec d’autres pays tels que les États-Unis, la Russie et l’Allemagne pour soumettre son ensemble théorique à une épreuve comparative. Sa comparaison entre la France et les États-Unis lui a permis de mettre en évidence des différences notables dans la manière de donner de la voix et de porter les justifications, où les individus ne s’appuient pas sur les mêmes cités pour justifier un certain nombre d’attitudes.

Enfin, Florence Padovani termine son exposé en présentant un cas d’étude qu’elle a réalisé avec Laurent Thévenot dans la zone côtière à ouest de la France, cas d’étude portant sur un Plan de prévention face à la montée des eaux dans la baie du Mont St Michel. Ils ont étudié les modes de justification entre les acteurs qui présentent un attachement différent au lieu : les habitants, les représentants du gouvernement, les experts scientifiques etc. On voit dans cette étude une incompréhension réciproque de ces groupes : c’est une mise à l’épreuve, une confrontation des modes de justification, car les réactions des acteurs s’appuient sur différentes cités.

En conclusion, Florence Padovani rappelle le caractère évolutif de l’approche de la sociologie pragmatique, qui met en avant les différents modes de justification et manières de rendre justice. Pr. Padovani a également traité des difficultés de traduction pour rendre le sens exact des termes utilisés par les sociologues français en chinois. Pour cela, elle a été aidée par la traductrice Hu Yu, que nous remercions pour son travail de qualité. Nous remercions également Pr. Zhao Wei pour avoir organisé cette conférence.

Hu Yu (胡瑜) et Florence Padovani

1er décembre 2020 – Résumé de la conférence de Pierre Miège

Le 1er décembre 2020, dans le cadre du Baturu Festival traitant des questions de genre et d’identité, le CFC a invité le directeur du CEFC Pierre Miège à parler de ses recherches portant sur les conflits entre les normes « traditionnelles » et les normes émergentes de genre, de famille et de sexualité dans les villes chinoises en se basant sur ses études de terrain auprès des hommes homosexuels chinois. Cette conférence, en anglais avec traduction consécutive chinoise, s’est déroulée de manière hybride, en ligne par Zoom et en présentiel à l’Institut français de Pékin.

Dans la médiathèque de l’Institut français de Chine

Dans un premier temps, Pierre Miège est revenu sur la différence entre les valeurs et les normes dans une société donnée, soulignant que celles-ci changent de génération en génération. Dans les sociétés actuelles, la liberté individuelle et l’autonomie personnelle ont petit à petit pris de l’importance par rapport aux valeurs légitimées par la tradition et l’institution religieuse.

Il en va de même pour les normes relatives au mariage. En Chine, la notion de relation basée sur des obligations sociales réciproques est encore forte : dans les 150 entretiens que Pierre Miège a conduits auprès d’hommes homosexuels chinois au cours de ces 15 dernières années, il en est ressorti que ceux-ci se mariaient plus par obligation familiale que par pression d’une norme sociale, ou pour eux-mêmes. Malgré une évolution des normes et une ouverture dans le choix de sa ou son partenaire, la piété filiale reste une valeur importante.

Pierre Miège, sur Zoom depuis Hong Kong

Dans un second temps, Pierre Miège a abordé la stigmatisation de la communauté gay en Chine et les différentes stratégies que les hommes homosexuels adoptent pour y faire face : ne révéler leur orientation sexuelle qu’à leurs amis proches, restreindre les interactions sociales avec d’autres hommes gays, ou à l’inverse avec des personnes hétérosexuelles, ou encore feindre d’être hétérosexuel. Il ressort des entretiens de terrain que la majorité des personnes interviewées limitent principalement le temps passé avec leur famille et leurs parents pour éviter, entre autres, la question du mariage. Malgré tout, ils considèrent qu’il est important de maintenir une vie sociale avec les amis et les collègues et de continuer d’avoir des « relations normales » avec leur entourage malgré le risque d’être « découvert ».

Ils trouvent donc des « stratégies » pour continuer de sortir avec leurs collègues ou amis, en trouvant des excuses de dernière minute pour éviter des activités inconfortables pour eux tout en montrant leur engagement, en prétendant d’avoir une petite amie ou une femme, ou en évitant d’être trop efféminé et en montrant au contraire leur masculinité à travers des comportements machistes.  Pierre Miège avance qu’on voit ici des normes autour de la masculinité qui sont très « traditionnelles », masculinistes, et véhiculant en miroir une image d’une féminité faible, passive et effacée.

En conclusion, Pierre Miège rappelle la complexité de la société chinoise, qui reste de tradition « collectiviste », mais qui fait face à la réalité des comportements individuels. Du fait des grandes transformations économiques et sociales des quarante dernières années, on voit une importance accrue portée à la vie privée et au développement de soi. Malgré une individualisation de la société, des normes traditionnelles restent prédominantes, comme les normes définissant la féminité et la masculinité, mais également la piété filiale et le mariage – la plupart des hommes homosexuels se marient.

Les jeunes Chinois urbains homosexuels vivent leur vie tout en mobilisant des stratégies pour sembler respecter les normes sociales quand ils le jugent nécessaire. La perception d’un individu est largement influencée par les normes sociales, que ce soit dans la communauté homosexuelle, ou bien chez les femmes qui continuent à véhiculer certains mécanismes traditionnels des rôles et caractéristiques « féminins ».

Séance de questions-réponses

Durant la séance de questions-réponses qui a suivi la présentation de Dr. Miège a été abordée la question de la différence entre les villes et la campagne chinoises. Pierre Miège, à travers les entretiens qu’il a conduits auprès des travailleurs migrants, a constaté que presque 100% des hommes homosexuels de cette catégorie sociale sont mariés, tandis que la proportion n’est que d’environ 30% chez les hommes citadins. Pour conclure cette séance, Pierre Miège a rappelé qu’avec les changements considérables qu’a connus la société chinoise, les individus créent de nouvelles combinaisons entre tradition et modernité en essayant de naviguer entre elles, en ouvrant la discussion sur l’apport potentiel de la technologie à l’évolution des normes sociales actuelles.

1st, December 2020 – Conference with Pierre Miege on conflicts between “traditional” and emerging norms of genre, family and sexuality in Chinese cities: lessons from the experience of same-sex attracted men

On December 1st at 7 p.m. for the Baturu Festival, the Sino French Research Centre (CFC) welcomes Dr. Pierre Miège at the French Institute, to talk about the conflicts between “traditional” and emerging norms of genre, family and sexuality in Chinese cities.

Based on interviews and participant observation with different groups of same-sex attracted men, Dr Miège’s research projects have questioned the motives these men put forward for hiding their sexual orientation in most situations of their social life, as well as the strategies they develop to maintain their secret at work, at home, with friends. These strategies reveal a transformation of social norms in urban society – and the growing conflicts between different sets of norms – especially concerning gender, sexuality, manhood and family. During this presentation, Dr Miège will discuss some of these normative changes which, though studied from the point of view of same-sex attracted men, affect all individuals in today’s China. Especially the evolving norms regulating family, “feminity” and “masculinity” also help understand some life choices made by young women in the cities, such as strategies to rethink marriage and maternity, and in some case strategies to evade marriage altogether.

This conference will be both offline and online. It will be held in English. Register on Weibo following @翔凤文化节

 

2020年11月5日 – 康戴维 (David Camroux) 教授线上的讲座:“美国大选后欧亚美三角关系展望”

/ ! \   因为身体的原因,活动推迟。我们将随后通知会议的更新日期,

来自国际研究中心(巴黎政治学院)康戴维 (David Camroux) 教授在线上的会议中将讨论”美国大选后欧亚美三角关系展望”。

这次讲座是公开的、2020年11月5日下午4.30至6.30举办的,语言为英语。