在清华大学社会学系的圆桌会议 – 2019年5月30日

Dans le cadre de la venue des sociologues Laurent Thévenot, Marc Breviglieri et Camille Salgues sur Pékin, une table-ronde s’est tenue au Département de sociologie de Tsinghua le jeudi 30 mai 2019, organisée par le CFC en collaboration avec Yan Fei (严飞), professeur de ce département spécialisé en sociologie politique et sur les études des sociétés chinoises.

Etaient également présents Pr. He Xiaobin (何晓斌), Pr. Zheng Lu (郑路), Wang Haiyu (王海宇), chargé de cours, ainsi qu’Elie Rosenberg, étudiant français en doctorat dans le département, qui se sont tous brièvement présentés au début de la rencontre. Pr. He s’est spécialisé dans la sociologie économique et la sociologie de l’organisation. Le gouvernement jouant un rôle prépondérant dans la vie économique du pays, il étudie entre autres le rôle de l’État dans l’innovation et plus particulièrement en intelligence artificielle, qui est une « industrie stratégique ». Pr Zheng focalise ses recherches sur la responsabilité sociale des entreprises et leurs mauvaises pratiques, tout en spécialisant d’un autre côté dans le big data, et la sociologie de l’informatique. Quant à Elie Rosenberg, il travaille actuellement sur la gouvernance et l’urbanisme à Pékin en se penchant sur les transferts de population aux alentours du Temple du ciel à Pékin.

Les sociologues français se sont à leur tour présentés. Laurent Thévenot est revenu sur les étapes marquantes de son parcours : l’initiation de la Théorie des conventions avec six économistes et la publication avec le sociologue Luc Boltanski de l’ouvrage De la justification ayant contribué à ce mouvement et qui est principalement traite des questions de qualification et d’évaluation. Cette sortie est concomitante avec l’élaboration du courant de Logique institutionnelle développé aux États-Unis par Roger Friedland. Son premier ouvrage Les investissements de formes a marqué le départ pour l’un des objets d’études centraux de Laurent Thévenot : les standards, et a fortiori le gouvernement par les standards, qui fait écho au travail de Stephano Ponte sur le développement spécifique de la standardisation qui de nos jours contourne les États pour gouverner les problématiques des chaînes de valeur mondiales. Laurent Thévenot a ensuite brièvement présenté ses travaux en collaboration avec Emmanuelle Cheyns ou Michel Lamont à ce propos.

Marc Breviglieri a également présenté son parcours, ayant focalisé son objet d’études sur l’urbanisation et la gouvernance urbaine dans les pays méditerranéens d’Europe du sud et l’Afrique du nord où il fait de nombreux terrains, notamment au Portugal où il se focalise sur les atmosphères des nouvelles formes de la ville, et au sud du Maroc où il travaille sur les liens entre tradition et innovation de constructions écologiques. Camille Salgues quant à lui est en post-doctorat à Canton, et a centré sa thèse sur les enfants de migrants. Proche de Marc Breviglieri de par son travail sur les enfants, il ne s’est que tardivement rapproché de la sociologie pragmatique, après avoir assisté à une conférence de Laurent Thévenot ici à Pékin en 2007.

Dans un second temps, Laurent Thévenot revient sur ce qu’est la sociologie pragmatique, courant assez peu connu du public chinois. Quand Laurent Thévenot a créé ce mouvement avec Luc Boltanski, le terme initial utilisé était Sociologie ou Théorie des conventions et ne faisait pas directement référence au pragmatique historique de Dewey. Néanmoins, l’action, la pratique, sont au cœur de cette sociologie. En créant le Groupe de sociologie politique et morale, celui-ci visait, contrairement à la sociologie critique de Bourdieu où les êtres humains sont déterminés par des formes symboliques qui dominent leur comportement, apporter un regard nouveau sur les comportements humains en partant du présupposé que les acteurs peuvent être critiques. La référence au « pragmatisme » peut aussi être entendue par leur analyse des pratiques d’évaluation et leur attention portée à la matérialité.

Yan Fei a ensuite présenté le Département de sociologie de l’université de Tsinghua et ses principaux domaines de recherche. Fort de 70 étudiants environ et se développement rapidement, celui-ci se concentre encore sur des sujets traditionnels tels que la stratification sociale, la mobilisation sociale, ou encore la sociologie de la famille. Les sujets d’études tels que les études de genre ou bien de religion sont absentes, considérées comme trop sensibles. Les childhood studies sont également très peu présentes, l’accent étant plutôt mis sur les stratifications sociales en éducation. Le département présente néanmoins de fortes capacités pour tout ce qui touche à la sociologie historique, une nouvelle tendance s’étant rapidement développée ces cinq dernières années. Les « nouveaux domaines » comme celui du big data ou de la sociologie de l’informatique sont également en expansion ; cela est notamment dû au fait que l’université de Tsinghua se concentre avant tout sur les sciences dures.

Pr. Zheng Lu ajoute que les deux thèmes dominants sont les études concernant la gouvernance sociale et la construction d’une meilleure société. En la matière, l’accent initialement mis sur la participation civique pour discuter de problèmes communs et l’encouragement aux ONG en Chine a changé, et porte désormais sur la manière dont le Parti organise les différents acteurs pour répondre au mieux aux besoins des « nouvelles classes sociales ». Il entend par là les nouveaux métiers du 21e siècle tels que les entrepreneurs, les compagnies Internet etc. qui sortent du traditionnel contrôle des organisations du Parti. En effet, le gouvernent semble vouloir organiser la société pour pouvoir contrôler et encadrer ces nouveaux éléments. Pr. Zheng pointe du doigt un double standard, où la société est trop faible vis-à-vis du gouvernement qui se veut omnipotent, mais où les ONG sont restreintes dans leurs activités notamment en lien avec les ONG internationales qui sont considérées comme une « invasion internationale ».

Enfin, les discussions ont mené sur l’américanisation de la sociologie en Chine, où les élèves n’étudient que la sociologie américaine, et mettent en application ses standards, au détriment de sociologies développées dans d’autres pays plus méconnues du public académique chinois. Yan Fei, ainsi que Camille Salgues, pointent du doigt les problèmes liés à cela concernant la publication d’études se focalisant sur des cas uniquement chinois, qui n’intéressent guère à l’étranger.

COMPTE-RENDU DES CONFÉRENCES “RENOUVEAU DE LA SOCIOLOGIE PRAGMATIQUE” – 27-29 mai 2019

Cérémonie d’ouverture

La série de conférences organisées conjointement par le Centre franco-chinois de recherche en sciences sociales de Tsinghua (CFC), le département de sociologie de l’Université normale de Pékin (BNU) ainsi que le Centre franco-chinois pour l’innovation en éducation (CFCIE) basé à BNU a débuté lundi 27 mai 2019 à BNU par une cérémonie d’ouverture qui a notamment accueilli Jean-François Doulet, attaché du secteur de coopération universitaire et scientifique de l’Ambassade de France en Chine.

Lors de cette séance introductive, Jean-François Doulet a rappelé le soutien de l’Ambassade de France en Chine à la recherche en sciences sociales en Chine et l’importance accordée aux échanges franco-chinois en la matière. Particulièrement intéressé par la sociologie pragmatique, Mr. Doulet précise que celle-ci s’inscrit dans le contexte de mondialisation après les années 1980 et vient enrichir la sociologie française plus connue de Bourdieu et de Foucault. Mouvement touchant de nombreuses autres disciplines et plaçant le terrain et l’enquête au cœur de cette sociologie, Mr. Doulet est ravi de voir Laurent Thévenot, l’instigateur du mouvement avec Luc Boltanski, participer à cette série de conférences.

Liu Min, co-directrice du CFCIE, a mis l’accent sur la coopération franco-chinoise en science sociales et les différentes collaborations visant à faire avancer la recherche, promouvoir l’échange de connaissances et ainsi mieux faire connaître la sociologie française en Chine, et inversement.

Florence Padovani, directrice du CFC, après avoir remercié toute l’équipe de BNU pour l’organisation, ainsi que tous les élèves et professeurs présents dans la salle, a également apporté ses remerciements aux collègues américains qui ont grandement contribué à la diffusion de la sociologie française grâce aux nombreuses traductions faites vers l’anglais. Comme elle l’a souligné, cette série de conférences sera donc l’occasion d’aborder la sociologie pragmatique française sans passer par la traduction vers l’anglais, permettant ainsi de mieux saisir les concepts et principes qui structurent cette sociologie.

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Laurent Thévenot – Un nouveau gouvernement mondial par les standards. La voix des acteurs vulnérables, saisie par la sociologie pragmatique des justifications, conventions et engagements

La première intervention a été celle de Laurent Thévenot, professeur émérite à l’EHESS dont l’ouvrage De la justification, écrit avec Luc Boltanski, est à l’origine du courant de sociologie économique dite sociologie des conventions, ainsi que du courant de sociologie pragmatique, tous deux nés dans les années 1990.

Laurent Thévenot revient d’abord sur les classements sociaux, qui chez Bourdieu et le Boltanski collaborateur de Bourdieu, sont des enjeux de pouvoir, de lutte, de domination, tandis qu’en sociologie pragmatique le classement, ou la forme conventionnelle, sont vus comme des instruments de coordination des actions – l’action marquant le côté « pragmatique » de cette sociologie. Au cœur de celle-ci se trouve la relation entre les personnes et les formes du commun qui, à la suite de coûteux « investissements de forme » (coutumes, classements, codes, règle, standards, etc.) vont leur permettre de se coordonner, mais également les valeurs inhérentes à ces formes. Contrairement à la sociologie s’inspirant de Bourdieu, la sociologie pragmatique porte attention à la pluralité des façons de généraliser, de « monter en généralité » – c’est-à-dire de passer du singulier au général –, de mettre en relation, ainsi qu’à la mise en valeur de ces relations. Au lieu de partir du présupposé du collectif, cette sociologie suit les transformations requises dans l’expression des acteurs pour passer de préoccupations personnelles à des formes du commun et du désaccord en commun. La sociologie pragmatique suit les modes d’engagement des différents acteurs dans des dispositifs, c’est-à-dire des ensembles de règles et d’arrangements matériels orientant les engagements dans l’action des acteurs sans pour autant les déterminer complètement.

Néanmoins, comme le souligne Pr. Thévenot, la sociologie pragmatique n’est pas seulement microsociologique mais aborde également des changements macrosociaux, politiques et économiques abordés dans une perspective comparative internationale. Il a choisi de présenter cette démarche dans l’étude d’un phénomène apparu depuis une dizaine d’années, notamment dans les filières de production agro-industrielles globalisées (huile de palme, café, soja, sucre de canne, coton, aquaculture, bœuf, biocarburant) : un nouveau mode de gouvernement mondial par les standards qui vise à contourner le gouvernement traditionnel des États-nations.

Pour expliquer la genèse de ce gouvernement réunissant producteurs, transformateurs, et ONG environnementales et sociales autour d’un standard certifiant l’huile de palme, Laurent Thévenot mentionne un événement qui y a contribué. Il s’agit d’une contre-publicité produite par l’ONG environnementale Greenpeace contre des barres chocolatées produites par une entreprise du groupe Nestlé, les exploitations d’huile de palme utilisées pour la fabrication de ce produit étant dénoncées en raison des dommages environnementaux qu’elles engendrent. La crainte de l’impact sur l’opinion et donc l’achat des consommateurs, a conduit rapidement la multinationale alimentaire à négocier avec Greenpeace, ce qu’elle refusait auparavant. Ce cas montre que les réactions des acteurs prennent en compte une pluralité de mises en valeur qui entrent en tension les unes avec les autres : valeur sur le marché, valeur dans l’opinion par la notoriété, valeur environnementale. Thévenot et Boltanski les ont nommées « grandeurs » lorsqu’elles prétendent contribuer à une certaine conception du bien commun. Ils ont initialement répertorié six grandeurs (marchande, industrielle, civique, domestique (tradition), inspirée, opinion), étudiant ensuite la genèse plus récente de nouvelles grandeurs, verte et connexionniste.

Laurent Thévenot présente l’enquête de terrain pluriannuelle qu’il a réalisée en Indonésie avec Emmanuelle Cheyns sur le gouvernement par le standard de certification de l’huile de palme. Il est organisé par “multi-stakeholders” soit les planteurs producteurs, les entreprises extrayant l’huile, les multinationales la transformant en de biens de consommation, la grande distribution, les banques, les ONG locales et les ONG internationales. L’enquête a été centrée sur la manière dont les smallholders – petits paysans planteurs de palmiers à huile – sont grandement affectés par lesdites plantations industrielles qui affectent leurs agricultures et cultures traditionnelles, et sur leurs possibilités de se fassent entendre. L’enquête a suivi certains de ces petits planteurs depuis leur village jusqu’au assemblées générales annuelles qui se tient dans un grand hôtel, analysant les changements requis dans les formats d’expression de ce qui les touche.

Pour mesurer l’ampleur des transformations de ces formats, depuis celui des préoccupations familières et coutumières attachées aux lieux et aux façons de faire, jusqu’au format public exigé pour les débats en assemblée, Laurent Thévenot introduit la notion d’engagement. Les petits planteurs ont un engagement familier avec les lieux de leur agriculture et de leur culture, qui se caractérise par une dépendance heureuse et mise en valeur entre la personne et son entourage. Par contraste, l’engagement en plan – ou projet –, par lequel un individu se projette dans l’avenir en prenant appui sur un environnement fonctionnel, est requis pour la formulation du standard en termes d’objectifs et de bonnes pratiques, ainsi que pour les expressions en public des intérêts des divers stakeholders et pour leur négociation. Alors que les petits paysans planteurs sont admis statutairement à prendre part à l’assemblée générale votant les modifications du standard ou des organes de gouvernement, leurs voix sont disqualifiées quand elles n’empruntent pas le format du plan, mais qu’elles laissent libre cours au format familier pour exprimer des atteintes locales et personnelles, ou encore au format des justifications en grandeurs de bien commun pour aborder la question des prix marchands ou les droits civiques des paysans.

Laurent Thévenot présente de manière détaillée l’examen rare d’une médiation et négociation non publique, en marge de l’assemblée générale, entre la cheffe du village, des ONG locales lui apportant leur aide et, d’autre part, des représentations des multinationales. A partir de l’observation ethnographique, il montre l’aptitude de la jeune femme chef du village à combiner plusieurs engagements dans cette arène moins publique, passant de sa présentation statutaire en costume religieux, à des stratégies planifiées et à l’aise du familier pour manier l’ironie. Il souligne qu’un membre d’ONG filme la scène pour éviter des manipulations ultérieures.

A partir de cette enquête, Pr. Thévenot a montré que le gouvernement par les standards de certification a limité drastiquement les types d’engagements officiellement admis, pour se concentrer dans des objectifs mesurables réduisant eux-mêmes le format de l’engagement en plan. Cet objet de recherche a permis d’illustrer la démarche de la sociologie pragmatique, qui a travers l’étude des différents engagements des acteurs, depuis l’intimité jusqu’aux grandeurs servant à justifier en public, permet de comprendre la mise en commun et en différend de leurs préoccupations diverses ainsi que les tensions qu’elle suscite.

Après sa présentation, He Rong (何蓉), professeure de sociologie à l’Académie des sciences sociales de Chine (CASS), a rapidement brossé le développement de la sociologie en Chine avant de rappeler l’importance et la difficulté de la traduction des termes spécifiques, un sujet constamment présent durant les conférences de ce séminaire de sociologie. Elle souligne trois points clefs de l’intervention de Pr. Thévenot, à savoir la place accordée aux acteurs dans la sociologie pragmatique, et à leur empowerment, la notion de convention, presque absente de la tradition chinoise, et enfin l’engagement, notamment l’engagement familier, qu’il a illustré à partir de l’aménagement de notre habitat permettant une aisance personnelle mais paraissant en désordre à une personne étrangère à ce familier.

Les questions de Pr. He ont porté principalement sur la méthodologie des enquêtes de terrain, et la place du gouvernement par l’Etat, si présent en Chine mais qui ne semble pas prépondérante dans l’exposé de Laurent Thévenot. Celui-ci répond que le rôle des États-nation est volontairement évincé dans le processus de gouvernement par standard présenté lors de son intervention. Aujourd’hui, les États-nations, y compris les plus forts, sont obligés de prendre en compte ce mode de gouvernement transnational non étatique en raison de sa place de plus en plus importante.

Lors de la session de questions-réponses, le rôle des caméras a également été évoqué pour souligner que les caméras utilisées lors des négociations du cas présenté, ou plus généralement, sont un équipement permettant de passer du familier au public à travers une transformation des actes familiers des personnes dans une modalité d’équivalence générale qui peut servir non seulement de contrôle mais aussi d’évaluation, de rating.

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Florence Padovani et Laurent Thévenot – Planifier la transition ? Quels objets transitionnels entre des personnes attachées et des États détachés

La deuxième présentation, animée par Florence Padovani et Laurent Thévenot, se fait dans le cadre de la sortie d’un ouvrage collectif, projet mené par Florence Padovani – dans lequel Laurent Thévenot a rédigé un chapitre – qui se focalise sur les transitions et les modes de gestion des transitions.

Les contributeurs du livre, en s’intéressant à la gestion de la transition, ont mis en exergue la multiplicité des forces génératrices de changement, des acteurs et des modes d’actions, tout en s’accordant que des discontinuités vont être à l’origine d’une transition. Florence Padovani présente d’abord la transition comme une période tampon. La transition, selon les modalités du changement, que celui-ci soit un processus décidé ou subi, planifié ou non prévu, va être différente dans la durée et dans son ampleur.

La transition est liée au risque, notamment étudié par Anthony Giddens qui parle de la société du risque en avançant que celle-ci implique une responsabilité et une réponse politique. Or, l’ouvrage collectif s’attache également au pouvoir de résilience des populations affectées qui apportent une réponse au niveau local, comme on peut le voir dans certains exemples en Amérique Latine. Florence Padovani note qu’un engagement au niveau international est très différent de l’engagement de résidents.

Pr. Padovani insiste également sur la notion de plan, vecteur de normes de contrôle souvent en lien avec des experts pour accompagner la transition, mais parfois critiqué pour sa rigidité et les contraintes qu’il apporte. Elle avance que la tentation technocratique rassure durant la période de vulnérabilité qu’est la transition, même si dans certains cas, comme pour le séisme de Weichuan en 2008, l’ampleur de la catastrophe dépasse les modalités du plan. De même pour la catastrophe de Fukushima de 2011, un process avait été établi mais il était inadapté face à l’ampleur de la catastrophe, allant même jusqu’à ralentir la réaction face à celle-ci ; c’est finalement la société civile qui a été la première à réagir pour venir en aide à la population.

Cet exemple amène Florence Padovani à traiter de la question du care, qui d’une certaine façon est complémentaire du plan conçu par les spécialistes et de la réponse de l’État. Cela met encore une fois en exergue deux modes d’engagement différents mais complémentaire, au niveau de l’État et au niveau local, point central de l’analyse de ces formes de transitions.

Laurent Thévenot s’est penché dans un deuxième temps sur une enquête qui concerne le Plan de prévention des risques de submersion marine du Marais de Dol, zone côtière dans l’ouest de la France protégée par une digue qui sépare la mer d’une zone de polders en dessous de son niveau.

Même si l’État français repose sur des dispositifs comportant une importante composante qui se prête à des justifications de grandeur domestique – notamment dans des autorités locales paternaliste – la réponse face au risque de submersion est plutôt équipée de dispositifs qualifiés selon la grandeur industrielle d’efficacité technique, et selon la grandeur civique de solidarité collective égalitaire. En effet, un plan technique réglementaire ainsi que les différentes procédures afférentes ont été présentés à la population locale, plan qui contraint la vie et l’activité dans ce territoire. La carte réglementaire produite par ce plan entre en tension avec l’engagement familier des habitants avec leur territoire.

Dans son exposé, Laurent Thévenot montre les différences de grandeurs qui engendrent des incompréhensions et des tensions entre le Préfet et les experts qui soutiennent le plan, les maires des communes concernées qui refusent le plan et veulent consolider la digue, et une association de locaux inquiets pour la vie économique qui appellent à manifester car ils se sentent désemparés par les décisions mises en avant par le plan. Cela traduit une tension entre les attaches de proximité et le plan, nécessairement détaché.

Pr. Thévenot avance que la question posée pour le gouvernement pluraliste démocratique d’une communauté est celle de la combinaison entre différentes grandeurs de justification publique au nom du bien commun, pour juger de la situation, mais aussi entre différents engagements, ou rapports au monde, orientés vers des biens de moindre envergure. Leur prise en compte est nécessaire pour éviter le choc d’une technocratie avec une population locale, phénomène qui peut entrainer une remise en question de l’État lui-même au nom du “peuple” et engendrer des mouvements autoritaires d’extrême droite.

Laurent Thévenot revient enfin sur la digue avec laquelle les acteurs entretiennent des relations plurielles. Elle est un lieu commun, au sens d’un objet matériel et symbolique qui permet une communication n’exigeant pas le détachement d’un espace public mais, à l’inverse, s’ouvrant à des attachements familiers de la part des habitants qui s’y retrouvent pour partager des émotions. Mais la digue est aussi qualifiée dans l’espace public selon la grandeur domestique en raison de son ancrage historique, et selon la grandeur industrielle en tant qu’investissement technique que les experts évaluent. Pr. Thévenot considère donc que, concernant ce plan de prévention, la prise en considération de la digue aurait dû être centrale, en veillant à ce que les différentes qualifications de la digue puissent être prises en compte et conjuguées dans les modalités même de la participation du public, plutôt qu’en se contentant de ses seules qualifications de grandeurs civique ou industrielle.

La discutante, Pr. Zhao Wei (赵炜) du département de sociologie de l’Université normale de Pékin, a insisté sur la prise en compte de la logique des populations locales présentée par Laurent Thévenot, car elle très peu étudiée en sociologie chinoise.

Lors de la session de questions-réponses, Pr. Ju Xi (鞠熙), ethnologue et habitante de Weichuan a présenté un mythe local montrant très bien la compréhension des habitants vis-à-vis des séismes dans cette région. Florence Padovani rebondit en mettant l’accent sur un vrai savoir local qui se transmet justement à travers ces mythes. Le sociologue Marc Breviglieri renchérit en disant que le mythe, en donnant une trace de « l’origine du mal », prend en charge le care dont parlait Pr. Padovani.

Le débat a ensuite porté sur le fait que les risques naturels ou politiques peuvent introduire des possibilités, des chances à saisir dans ces risques qui continuent d’évoluer. Laurent Thévenot rappelle que le développement présent de l’économie capitaliste mondialisée accentue la distance entre les personnes attachées et les formes économiques et politiques de gouvernements détachés, et que de cet écart peuvent résulter des réactions vigoureuses pouvant elles-mêmes être canalisées dans des mouvements politiques réactionnaires. C’est pour cela que les modalités de communications, analysées en termes de lieux communs – que sont les mythes – sont importantes à prendre en compte quoique mal traitées en sociologie.

A la remarque d’un étudiant en master de sociologie concernant le rôle de la sociologie pragmatique dans la transition présentée, ainsi que le problème de la démocratie représentative où les élus n’entendent pas les revendications de la population, Laurent Thévenot rappelle que les sociologues pragmatiques ne se mettent pas en position d’experts et qu’ils n’entendent pas se substituer aux habitants et citoyens. La position qu’ils adoptent sur ces questions est de contribuer au débat en caractérisant les constructions humaines, ce qu’elles facilitent et sacrifient, et non de distinguer la meilleure. Ce à quoi le sociologue Camille Salgues répond que les sociologues pragmatiques font de la sociologie de la critique, et non de la sociologie critique comme Pierre Bourdieu.

Finalement, le débat s’est achevé sur le rôle de la religion comme moyen de rapprocher les personnes et l’État dans ces périodes de transition. Laurent Thévenot souligne que les religions permettent les passages du très intime jusqu’à l’extrêmement général, ce qui peut être favorable aux moments de transition considérés, mais aussi menacer l’espace public. Il invite aussi l’audience à lire les travaux de Joan Stavo-Debauge sur le risque que l’intégrisme religieux fait peser sur les gouvernements démocratiques.

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Marc Breviglieri – Cohabiter. Une microsociologie de la vie en commun ?

Pour commencer son exposé, Marc Breviglieri, professeur de sociologie à la Haute Ecole Spécialisée de Suisse Occidentale à Genève, a rappelé le contexte de mondialisation de ces trente dernières années où les sociétés s’ouvrent de plus en plus aux univers qui leurs sont extérieurs, et sont confrontées à la multiplication de transactions internationales, de mesures régulatrices transnationales et de figures du nouveau venu et de l’étranger. Cela s’est accompagné par l’inflation considérable d’un vocabulaire et d’analyses touchant à l’incertitude et l’indéterminabilité des situations, véritable défi politico-scientifique ayant engendré deux postures : le souci du calculable faisant émerger des figures flexibles de planification, et le souci de la complétude informationnelle renforçant l’efficacité du marché concurrentiel.

La sociologie pragmatique, avance Pr. Breviglieri, s’est positionnée autrement, regardant de près la manière dont des mondes différents, des mondes différemment ouverts sur la différence, se confrontaient, se décomposaient ou se recomposaient entre eux, supposant des opérations plurielles de (re)qualification de la réalité. L’horizon du travail analytique devait ensuite se porter sur les dynamiques induites par ces opérations : mises à l’épreuve, désorientations, investissements, ajustements à tous les étages de la vie commune. Il fallait enfin faire porter l’attention sur les manières de gouverner, d’établir des ordres communs, plus ou moins fragiles, en conséquence de ces transformations.

Marc Breviglieri présente ensuite en détails son terrain d’enquête effectué sur le mouvement squat de Genève, intégré à une réflexion plus large sur les formes variées de cohabitation. Ce mouvement d’occupation, d’installation puis d’habitation de lieux clandestins, connait son paroxysme dans les années 1990, et a été brutalement arrêté par une politique d’expulsion des lieux occupés dans la seconde partie des années 2000. Marc Breviglieri s’est penché sur les raisons, outre cette décision politique, qui ont engendré la fin du mouvement squat.

Pour cela, il a fallu également prendre en compte l’histoire intérieure d’un milieu habité. Pr. Breviglieri revient aux origines du mouvement dans les années 1970 où il s’agissait de protester ou de contester la société capitaliste contemporaine en créant des « micro-sociétés expérimentales » en mesure de « ridiculiser le monde ‘normal’ » et ses modes de vie conformistes et ennuyeuses. Pour cela, les squatters ont édifié un monde entièrement commun fondé sur des relations de proximité à l’opposé des schémas organisateurs conventionnels de la famille, de l’économie, de la politique etc., mais qui présente malgré tout des différences notables selon les styles des différents squats.

Marc Breviglieri décrit les caractéristiques des squats grâce à une présentation imagée, et donnant à l’audience des anecdotes sur les manières dont ils sont gouvernés et dont les gens interagissent entre eux ; comment la parole politique demeure relativement structurée par une architecture de principes supérieurs communs garantissant la conjuration de certaines hantises partagées et permettant l’épanouissement d’un style de vie alternatif. Et c’est en mettant au centre de leur fonctionnement une activité de lutte affectant les symboles de l’autorité légitime, que les squatters gardent une indivision et une homogénéité selon Pr. Breviglieri.

Le déclin et la fin du mouvement squat est en partie dû, selon Marc Breviglieri, à l’évolution même des cohabitations sur le long terme, qui ont engendré une tendance au repli progressif dans des espaces privatisés, minant les principes de participation et de convivialité, ainsi que l’émergence de figures autocratiques incarnées par les plus anciens squatters. S’est progressivement affirmée dans les cohabitations une grammaire libérale structurant la vie commune, que le mouvement squat entendait pourtant initialement critiquer.

Pr. Breviglieri avance également que la disponibilité émergente de la société urbaine à recevoir des projets émanant des populations de squatters, liée à la remarquable faculté d’absorption des critiques qui caractérise le capitalisme contemporain, a paradoxalement marqué le déclin du mouvement squat. Celui-ci a été, pour ainsi dire, incorporé à la gouvernance urbaine d’une ville dite « créative » et attractive : la ville capitaliste contemporaine a été aménagée pour recevoir les acteurs qui en faisait l’objet même de leur critique. Enfin, l’analyse de sociologie pragmatique de ces mouvements, par ajout successif de couches d’analyses, fait ressortir que la fin des mouvements squats tient à l’érosion de la critique telle qu’elle s’est initialement formulée dans le milieu du squat, mais aussi à son inadéquation relative face à un monde qui s’est transformé.

Pour aller plus loin, Marc Breviglieri présente deux types de résistance contre la pression et les mesures d’évaluations individualisées dans un monde postulant le pouvoir du marché concurrentiel : l’insurrection contre la production, contre un pouvoir hétéronome établi ; et le soulèvement, résistance active à la pression et l’oppression des cadres d’évaluation. La résistance passive, peut quant à elle se traduire par des pathologies de détresse et d’impuissance face aux métamorphoses de notre environnement. Pour conclure, Marc Breviglieri affirme que même si le mouvement insurrectionnel du squat n’est plus, les militant n’ont pas pour autant enterré leurs idéaux.

Le professeur Wang Kun (王鲲), de l’Université des études étrangères de Pékin, a rappelé que de tout temps il y a eu des squats et des exemples de résistance à la société dominante par un petit groupe de personnes, où des minorités essayent ‘établir certaines valeurs partagées afin de résister à la pression du monde extérieur, ciment de ces communautés. Pr. Wang se questionne si le capitalisme occidental, quoique capable d’absorber les critiques et les crises tout en les transformant en opportunité d’innovation et de création, peut résoudre aux problèmes liés à la pression verticale (l’exploitation) et horizontale (œuvre d’une main invisible) post-industrielle.

Marc Breviglieri reconnaît l’occurrence récurrente des mouvements de squat tout en mettant également l’accent sur leurs caractéristiques particulières qui les définissent et les différentient. A partir de certains mouvements d’occupation peut naître une constitution politique démocratique orientée par une critique, comme aux États-Unis, en Tunisie ou ailleurs. D’après lui, ces mouvements ont parfois l’intérêt d’être purgés d’anthropocentrisme (renvoyant les milieux habités à d’autres conception qu’une simple ressource exploitable par l’homme) ainsi que d’occidentalocentrisme en proposant des modalités de mise en commun et de gouvernement du monde désacralisant les figures modernes du sujet de droit ou de la propriété privée. L’analyse sociologique du travailleur s’est déplacé à une sociologie du consommateur, rajoute Pr. Romuald Normand.

Pendant la session de questions-réponses, Guillaume Dutournier, directeur de l’EFEO (École française d’Extrême-Orient) met l’accent sur deux points ressortant de l’exposé de Marc Breviglieri : la tension entre le spécifique et le générique – quel est le dénominateur commun, et le type d’interactions entre la société et ce groupe de squatteurs qui se revendiquent d’une décatégorisation ? La deuxième tension réside entre la dimension spatiale (le lieu) et la dimension temporelle dans l’occupation des squats, l’amenant à se demander si la lutte ne se pose pas de plus en plus dans sa capacité à narrer, à maintenir une mémoire.

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Camille Salgues – Des enfants ruraux dans une Chine urbaine : L’arrangement du monde vu d’en bas

Pour commencer cette troisième et dernière journée de conférences, Camille Salgues, actuellement en post-doctorat à Canton, a fait l’effort de faire sa présentation en chinois et en français.

Tout d’abord, Camille Salgues rappelle l’importance de la catégorisation en sociologie, tout en rappelant qu’en sociologie pragmatique on peut « ouvrir » les catégories au fur et à mesure de l’action, contrairement à la sociologie bourdieusienne qui comparativement a tendance à les définir en amont. Ainsi, Camille Salgues insiste sur l’importance dans son travail de terrain sur les enfants ruraux de choisir une catégorisation ouverte et souple, à travers l’emploi du terme « enfants ruraux » (农村儿童) et non « enfants de migrants ruraux » (农民工子女) ou encore « enfants laissés en arrière » (留守儿童), deux expressions beaucoup plus utilisées en Chinois pour désigner les enfants des campagnes mais qui sont plus restrictives.

Les termes « L’arrangement du monde » dans le titre de la communication font quant à eux référence à une autre question, outre celle de la catégorisation, plus propre à la sociologie pragmatique qui est celle de la mesure, ou la grandeur, « le monde » faisant ici référence au monde, indissociablement social et matériel, pour les enfants qu’il a étudiés. Enfin, « vu d’en bas » fait référence à la fois à une approche bottom-up, suivant pas à pas le monde social en train de se faire, et au point de vue des acteurs qu’il a étudiés. Camille Salgues pose la question théorique d’un « point de vue des enfants », qui fait écho aux débats dans les childhood studies anglo-saxonnes lesquelles entendent traiter les enfants comme un groupe minoritaire parmi d’autres. L’une des conséquences de cette construction libérale de minorités discriminées dans l’espace public est de faire des enfants des individus autonomes capables de faire leurs propres choix.

Camille Salgues rappelle comment cette approche se retrouve en partie dans les travaux de Julie Delalande, parmi d’autres auteurs français, sur la culture enfantine et la cour de récréation, qui met en avant l’enfant acteur, en écho de « l’agency » des enfants sur laquelle insistent les anglo-saxons. En France, cette approche s’est trouvée critiquée par d’autres auteurs, plus proches de Bourdieu, qui insistent sur les formes de violence sociale symbolique à l’œuvre parmi les enfants et critiquent la mise en sourdine des divisions sociales dans des thèmes comme ceux de la « culture enfantine ». Camille Salgues insiste sur la pertinence des deux approches mais la difficulté à les concilier.

Camille Salgues raconte alors comment, à travers ses études de terrain et notamment l’étude d’une cour de récréation à Shanghai, il a fait l’expérience des limites des concepts bourdieusiens, dont il est fortement inspiré, pour penser les problèmes spécifiques que pose l’enfance. Si certaines activités des enfants sont clairement traversées par des différences de classe – il donne l’exemple de jeux socialement différenciés dans un parc public fréquenté par des populations de milieux sociaux très différents – d’autres activités, très importantes dans la vie des enfants, sont mal décrites par les catégories classiques en termes de classes sociales, par exemple la fameuse cour de récréation qu’il retrouve sur son terrain. Prenant le contre-pied du mot de Bourdieu, pour qui « la jeunesse n’est qu’un mot » (Bourdieu, 1978), Camille Salgues propose une approche pragmatique qui prenne au sérieux la question de l’âge. Pour Camille Salgues, l’approche pragmatique n’est pas opposée à la sociologie bourdieusienne, mais milite pour une ouverture de cette sociologie par-delà les doxas qui la fixe dans des limites bien définies – le trio « champ, habitus, capital » dans la version anglo-saxonne ou l’étude des rapports de domination, dans une version plus française. Camille Salgues insiste ainsi sur la dimension structuraliste de son approche, un héritage de Bourdieu qu’on retrouve en réalité dans la sociologie pragmatique. Dans ce cas, la continuité l’emporte sur la rupture entre les deux courants.

Dans un deuxième temps, Camille Salgues se concentre sur la partie théorique du concept d’âge. En sociologie, et notamment anglo-saxonne, il est souvent avancé que les études sur l’enfance sont comme les études du genre ; que l’âge est un facteur de discrimination ; et enfin que l’âge est structuré en âges de vie. De plus, les recherches sur l’âge se concentre en majorité sur la vieillesse, quand les études sur les enfants ne parlent que rarement d’âge. Camille Salgues veut donc comprendre pourquoi un tel phénomène existe et rapprocher les deux sujets d’études.

La suite de la conférence vise à discuter les propositions citées ci-dessus. Reprenant l’intuition d’un rapprochement avec le genre, Camille Salgues oppose structuralement l’enfance à l’âge adulte, mais pointe alors l’absence d’un équivalent à la notion de genre, pour penser l’âge. De ce point de vue, la mise en parallèle entre « études sur l’enfance » et « étude de genre » est bancale. En outre, l’âge n’oppose pas deux catégories, comme on retrouve dans les études de genre qui mettent en miroir les études sur les femmes et les études sur les hommes, mais bien deux modes de catégorisation, à savoir le « mode d’âge mineur » et le « mode d’âge majeur ».

Grâce à ce cadre structural, il montre que les childhood studies et la sociologie affirmant que l’âge est discriminant utilisent des concepts d’adultes (mode majeur) pour étudier des enfants (mode mineur), posant de ce fait des problèmes car les enfants ne répondent pas aux mêmes codes que les adultes, ni même entre eux selon les âges. Enfin, l’exemple étudié par les anthropologues des systèmes à classe d’âge, en Afrique notamment, montre qu’il n’y a, au contraire de ces sociétés, ni systématicité ni formalité dans les catégories d’âge courantes de nos sociétés (adolescence, enfance, petite enfance, « âge mûr » etc.). En comparaison, la différence mineur/majeur peut être pensée comme une véritable structuration de l’âge, systématique et formelle.

Pour terminer son exposé, Camille Salgues partage son expérience de terrain à partir d’un extrait de journal de terrain. Il fait le récit d’une longue interaction avec un enfant et décrit comment les rapports d’âge dans cette relation sont à géométrie variable, passant de la relation élève/professeur ou enfant/adulte lors du repas à une relation plus « égalitaire » alors qu’ils marchent ensemble dans l’environnement familier du quartier de l’enfant, avant que celui-ci ne reprenne une position en retrait quand ils se rendent chez un ami à lui, laissant à la mère de l’ami reprendre la charge de l’hospitalité. Dans un autre extrait de journal de terrain, il montre les rapprochements variables qu’un adolescent opère alternativement entre adolescents scolarisés de son âge et jeunes adultes, pour tenter de faire face à une crise personnelle alors qu’il se retrouve à la rue. Les modes de catégorisation d’âge doivent ainsi être mobilisés dans un suivi de l’âge « en train de se faire », où l’on retrouve les deux versants, par le haut et par le bas, qui caractérise sa compréhension de la sociologie pragmatique.

Lors des discussions ayant suivi la présentation, les questions de définition du passage à l’âge adulte ainsi que de l’intersectionnalité ont été débattues. En répondant à la question de savoir qu’est-ce qui n’était « qu’un mot » dans la sociologie pragmatique, pour reprendre l’expression bourdieusienne, Laurent Thévenot a rappelé que la sociologie pragmatique étudie les êtres humains comme des êtres vivants ayant construit un équipement de formes communes et que, au lieu de partir d’un être social revêtissant son vêtement social avec toutes ses formes sociales, les sociologues pragmatiques mettent au cœur de leur sociologie les difficultés et les opération pour revêtir ces normes.

Enfin, Camille Salgues est revenu sur les différences de catégorisation des enfants et la raison pour laquelle il n’utilisait pas le concept d’« enfants laissés en arrière », comme lui suggéraient tous ses professeurs chinois. Selon lui, se focaliser sur une question prédéfinie peut apporter des restrictions, comme l’a montré son expérience de terrain. Il juge qu’il est difficile de faire de nouvelles découvertes quand les catégories de bases sont déjà définies, ce pourquoi il préfère évoluer dans un cadre plus souple.

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Romuald Normand – Des voies différentes du pragmatisme dans l’éducation chinoise et française : l’héritage de John Dewey

Pour cette dernière séance, Romuald Normand, sociologue, professeur à Strasbourg et également co-directeur du CFCIE (Centre franco-chinois pour l’innovation en éducation) de l’Université normale de Pékin, a présenté « Des voies différentes du pragmatisme dans l’éducation chinoise et française : l’héritage de John Dewey », un des philosophe instigateur du mouvement pragmatiste aux États-Unis dans les années 1920.

Romuald Normand rappelle tout d’abord le rôle important qu’a joué John Dewey dans l’éducation, et notamment en Chine. Cet exposé va se concentrer sur les différences de réception de sa pensée en France et en Chine, en s’intéressant à la morale et à la posture de l’éducateur qui orientent fortement le mode d’engagement des enfants.

Pr. Normand part tout d’abord de la notion de discipline et ce qu’elle signifie en Chine : une forme de mise en ordre (ex : les élèves écoutant attentivement le professeur), revêtant parfois une visée instrumentale d’efficacité, dans la préparation aux examens, composant avec une grammaire du bien commun civique (comme elle peut être codifiée par le tampon rouge de l’administration), la maîtrise du corps (Taï-chi), ou bien encore la préparation d’un dispositif pour orienter les comportements, comme le jeu de go.

En appliquant cette conception de la discipline à l’éducation, la salle de classe se présente comme un dispositif disciplinaire qui vise à engager les enfants, voire étendre leurs régimes d’engagement grâce à la multiplicité des objets, et vise ainsi en travaillant en deçà du format du plan à ce que l’enfant s’approprie son environnement à des fins d’apprentissage.

Les pédagogies de l’éducateur, entendues comme une diversité de régimes d’engagements mais aussi comme visées d’un bien commun, peuvent être considérées comme diverses philosophies politiques et morales mises à l’épreuve dans des contextes variés. Dès Jean-Jacques Rousseau, l’environnement est vu comme pouvant influencer l’apprentissage de l’enfant. Maria Montessori par exemple appuyait sa pédagogie sur une grammaire de type domestique en assurant un environnement familier aux enfants dans la salle de classe.

Dans les années 1920, John Dewey, qui rejetait l’individualisme libéral, a non seulement influencé l’éducation chinoise par ses idées (grâce à de nombreuses traductions de ses travaux) mais aussi par le fait que sa philosophie de l’éducation a été transmise dans les universités chinoises, note Pr. Normand, et ce malgré une forte opposition des érudits confucéens et les développements de la pensée marxiste.

Le pragmatisme n’a pas eu une aussi forte influence en France, notamment du fait de l’opposition de Durkheim à ce courant, qu’il rejetait pour son attache au libéralisme prônant le libre choix des individus, ce qu’il considérait comme une menace pour la stabilité sociale, mais également d’un point de vue plus épistémologique comme étant une menace pour le rationalisme d’inspiration kantienne.

Les positions divergentes entre Dewey et Durkheim peuvent être perçues comme des différences du bien commun attaché à l’éducation et à la morale. Tous deux dénoncent la philosophie libérale altérée par la montée de l’individualisme et mettent en valeur une grammaire civique nourrie de principes démocratiques, mais s’inscrivant dans le collectif des citoyens chez Durkheim tandis que Dewey souhaite que l’éducation renouvelle les liens localement. De plus, pour Dewey c’est par l’ajustement des enfants à leur environnement qu’ils vont grandir et être amenés à devenir des citoyens, tandis que Durkheim met en avant le rôle essentiel du maître qui agit comme médiateur.

Romuald Normand dresse ensuite une comparaison entre la pensée de Durkheim et la pensée confucéenne. Chez Confucius, les rites (礼) renvoient à un collectif et des régularités qui doivent générer des attitudes morales adaptées. L’observation des rites (仁) montre une humanité commune, dans laquelle l’éducation sert de guide pour suivre ces règles. La formation du soi, l’attachement au groupe, et la régularité ou un certain esprit de discipline présentent des ressemblances avec la morale durkheimienne. Néanmoins, l’éducation confucéenne entend également ouvrir l’être humain à une diversité d’expériences, contrairement à la pensée durkheimienne qui met surtout en valeur une discipline extérieure pour guider l’enfant.

Au contraire, John Dewey prend en compte les possibilités d’exploration du monde de celui qui apprend, tout comme Confucius qui disait que celui qui apprend doit expérimenter et interpréter son environnement proche pour connaître le monde, tandis que la voie (道) ne renvoie pas seulement au passé et à la tradition mais elle est aussi vecteur de changement et de progrès. Tout comme la personne noble et éduquée (君子) doit posséder un caractère ajusté (义) à une situation avec discernement et discrétion, l’éducateur doit préparer l’environnement pour que l’enfant puisse s’ajuster à différentes situations.

Pour résumer et conclure, Romuald Normand affirme qu’on trouve dans la morale traditionnelle chinoise, dans sa relation à l’éducation, des éléments durkheimiens, la régularité, l’esprit de discipline, l’attachement au groupe, mais aussi des éléments communs avec la pensée de Dewey dans la mise en valeur de l’expérience, de l’ajustement à l’environnement et aux situations, et de l’exploration.

Le discutant, professeur Ba Zhanlong (巴战龙), a rappelé deux principes fondamentaux du pragmatisme qui l’utilisation des connaissances acquises par expériences pour changer la réalité, et les conséquences que les opinions ont sur la société. Romuald Normand renchérit en ajoutant que les connaissances sont liées à des résultats d’expériences, des formes d’engagement dans des expériences multiples, ce qui est mis en pratique par certains professeurs chinois.

Pr. Ba a ensuite rappelé les éléments principaux de discorde entre John Dewey et Émile Durkheim dans leurs visions respectives de l’enfant comme un individu à part entière se développant, ou comme un futur citoyen de l’État-nation. Ba Zhanlong pointe du doigt la tendance actuelle à la dépolitisation des pensées éducatives de l’époque classique, quand l’éducation était pourtant un instrument utilisé jusqu’à la dynastie des Song. Enfin, en tant que sociologue, il préconise que l’on prête plus d’attention à la variété de pratiques éducatives au niveau local face à l’échec des reformes du système éducatif de la part des élites.

Pr. Normand souligne que l’orientation des réformes scolaires à l’international mais aussi en Chine semblent donner raison à Dewey dans l’affirmation des compétences du 21ème siècle où l’enquête, la réflexivité, sont considérées comme des composantes essentielles de la formation des enfants. Concernant le rapport à l’État, Romuald Normand met l’accent sur la diversité des modes d’engagement des individus dans un rapport à l’État mais aussi à un niveau plus local, ce que montre la sociologie pragmatique. Celle-ci vise justement à reconnaître cette variété des engagements au niveau local et donner du sens à ce les acteurs vivent eux-mêmes dans leurs expériences.

La sociologie pragmatique s’intéresse également aux jugements produits par les acteurs et la façon dont ils orientent ces jugements selon différentes formes d’évaluations correspondant à une diversité de biens communs. Romuald Normand affirme que cette sociologie en portant son attention sur cette diversité de modes d’évaluation peut être critique à l’encontre d’une évaluation de type instrumentale et utilitaire que l’on voit se développer dans l’éducation, notamment à travers le classement des élèves (ranking), conception réductrice des apprentissages selon des tests standardisés auxquels s’opposait déjà John Dewey dans les années 1920.

Lors de la session de questions réponses, à la demande de Pr. Ju Xi (菊熙), Laurent Thévenot est revenu sur les sources d’inspiration du courant théorique de sociologie pragmatique. Il a d’abord rapidement présenté les travaux de sociologues comme Touraine, Descola, Latour et son rapport aux objets, pour mettre l’accent sur un élément essentiel de la sociologie pragmatique absent des pensées de ces sociologues, qui sont les modalités plurielles d’évaluation de ce que font les êtres humains, de leur rapport au monde et leur environnement. Pr. Thévenot insiste sur un des fondamentaux de la sociologie pragmatique que nous ne trouvons pas chez Dewey : la place qu’elle accorde aux formes d’équivalence coordinatrices, aux conventions ainsi qu’aux institutions. Chez Durkheim, ces formes ne sont pas différentiées, et elles sont chez Bourdieu une forme de domination. Laurent Thévenot rapproche le « Foucault du souci de soi » et sa notion de « pratique » qu’il a abondamment utilisée avec la notion de sociologie pragmatique d’« engagement ».

Sur le rapport entre les termes de standards, normes, et un mouvement anti-utilitarisme de Mauss, Laurent Thévenot cite Alain Caillé et les concepts de Mauss du don et du contre-don, et ajoute que la sociologie pragmatique développe une attention particulière à la pluralité des engagements des êtres humains avec les choses, l’environnement et les autres. Comme le note Marc Breviglieri, souvent la sociologie pragmatique ne travaille pas en opposition avec des modèles mais en proposant des continuités.

Les débats ont ensuite mené sur l’influence potentielle de la sociologie pragmatique sur le processus décisionnel des modèles éducatifs. Romuald Normand marque une distinction épistémologique, où la sociologie pragmatique prend une certaine distance vis-à-vis de la politique et de la prise de décision, en n’essayant pas de comprendre pourquoi les modèles éducatifs sont bénéfiques mais plutôt pourquoi certains acteurs les considèrent ainsi.

Concernant les autres développements du pragmatisme, Pr. Normand cite George Herbert Mead et son travail de théorisation importante de la fabrication du self. Dans son œuvre, tout un ensemble de concepts vont être repris et correspondre au fondement des théories de l’action dont va s’inspirer le mouvement de la sociologie pragmatique française.

Professeur Jiang Xinghai (姜星海) du Département d’éducation de BNU se pose en critique de l’exposé en avançant que le consumérisme et la domination du capitalisme ne permettent pas à la sociologie pragmatique de trouver sa place car ses concepts sont marqués par la production, l’industrie et le capital, prouvant une fois de plus la suprématie des idées de Karl Marx. Pr. Jiang critique également la vision humaniste du Confucianisme, en affirmant qu’un retour à l’observation des rites (仁) va de pair avec la piété filiale (孝), concept de soumission au pouvoir hiérarchique qui est inquiétant.

En réponse et conclusion des débats, Romuald Normand avance que la sociologie pragmatique n’est pas une sociologie qui cherche à mettre en valeur l’individu autonome et volontaire, mais plutôt à montrer la complexité de la fabrication du soi dans ses formes de dépendance et d’attachement multiples. C’est aussi prendre au sérieux la variété des attachements des individus à l’environnement et aux autres et inscrire dans la reconnaissance d’une diversité de biens communs (la hiérarchie, le marché, la tradition) qui composent le vivre-ensemble et la façon dont les êtres humains se coordonnent. Par rapport à une vision marxiste, Pr. Normand considère que la sociologie pragmatique permet de mettre davantage en valeur la multiplicité des formes de domination du capitalisme.

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Conclusion des conférences

Dans ses remarques conclusives, Romuald Normand a mis en avant les thématiques importantes de ces trois jours de conférences dans le cadre d’un dialogue franco-chinois en sociologie :

  • Les transformations du capitalisme et les manières dont il reconfigure les rapports au monde et au collectif, notamment à travers le marché, l’économie des standards mais également l’extension d’un espace de calcul
  • Les dynamiques de transition et de rupture qui donnent à voir les traitements de la complexité de l’incertitude dans des sociétés recomposées
  • L’agence humaine et ses accommodements avec l’environnement et le proche, des recompositions de l’intime et du familier, de la variété des modes d’engagement du privé au public
  • Les catégorisations des modes de jugements qui définissent des lieux communs
  • L’intersectionnalité et les dialogues avec d’autres sociologies

Pour finir, Pr. Normand avance diverses suggestions pour continuer les riches débats de ces quelques jours, en faisant ressortir les traitements spécifiques des objets d’études de la sociologie chinoise dans des domaines divers et variés ; en publiant un ouvrage en chinois et en français pour respectivement mieux se connaître et engendrer de riches dialogues ; voire créer des ateliers et une université d’été pour les étudiants chinois.

Cette série de conférence était une première, et toutes les équipes ont été chaleureusement remerciées : le département de sociologie de BNU, le CFCIE, avec notamment la directrice Liu Min et ses assistantes Zhang Ziran et He Shiqi pour leur organisation, mais également le CFC avec la directrice Florence Padovani et son assistante Sandrine Fontaine. Enfin, nous saluons le sérieux de nos deux traductrices, Hu Yu (胡瑜) et Li Hua (李华) qui ont fait un travail extraordinaire malgré sa difficulté durant ces trois jours de conférences.

 

2019年06月06日波尔多建筑史教授法约勒-吕萨克的讲座 – 总结

2019年6月6日在清华大学建筑学院,波尔多建筑史教授法约勒-吕萨克为大家带来了题为遗产:广义城市竞争时代的“被拆用”(cannibalized概念“的讲座。法约勒-吕萨克教授以UNESCO遗产名录中一个大型城市保护区波尔多城市为例来谈遗产作为城市发展的挑战

法约勒-吕萨克教授使用了很多图片,首先简单介绍了波尔多的总体情况,包括其几个级别的行政区划:省(新阿基坦大区)、大都市与城市。位于加龙河畔,离大西洋海口100公里远的波尔多城市,由于其非物质文化遗产和葡萄园而获得了国际的良好形象

接下来,法约勒-吕萨克教授对城市发展进行了历史追溯,以探讨该市当选为世界遗产的条件:一个具有相对统一的18至19世纪的古典和新古典风格建筑的低地城市。波尔多的“遗产宝库“造就了其国际形象。在这座城市中,无论建筑物属于哪个社会阶层,其外立面都是用石头作为主要建筑材料

1980年波尔多港停止运作,而从1995年起人们开始讨论遗产的问题。从此,阿兰-朱佩市长进行了一系列项目,包括码头改造有轨电车的推进与扩展,以便连接郊区与市中心。波尔多前瞻性2050规划提出了一系列城市公共地区的重建项目,例如左岸将成为市区与景观区,而右岸则将仅成为景观地带。

法约勒-吕萨克教授解释了遗产保护与开发利用所针对的不同地区。首先,保护区包括大部分的古城区,受到法国1962年《保护区法》保护。接下来,从1996年起波尔多就致力于登上世界文化遗产名录,2007年该市成为世界上最大的UNESCO城市遗产点,共覆盖18平方公里,即40% 的城市面积。最后,“石头城市”项目 覆盖了分布在古老而脆弱的城区中的300多座历史古建。其保护系统很复杂,所以管理各类层层叠加的规定也显得尤为困难

2007-2009年起,波尔多当成了一个很有吸引力的城市,原因在于新的高铁路线通车(现在从巴黎到波尔多只需要两个小时), 同时该市也进行了城市形象的大力宣传,以发展新的行业并促进就业,例如改造后的达尔文区。波尔多变成了房地产及工业企业投资者的新目标。因此,遗产尤其是古老的遗产,成为了房地产业的重大问题,造成了市中心的贵族化现象。

最后,法约勒-吕萨克教授讨论了城市变化带来的问题。他谈了老城区应该选择什么样的当代建筑的争议,例如作为世界文化遗产的泊船区是如何通过新建筑来彰显其现代性的。环境问题也很重要,尤其是波尔多还面临大西洋水位升高导致洪涝的风险,因此人们需要探讨如何圈定非建筑用地和市区内的绿地,并考虑城市中一切与水域相关的问题。

接下来是清华大学建筑学院教授张杰主持的问答环节,大家讨论了保护区的划定及波尔多成为UNESCO世界文化遗产的条件。问答还涉及决策不同层面的问题,以保护区为例:虽然是中央政府来采取措施,一些市政府也要求加强当地遗产保护。

此外,讨论中谈到了城市发展与遗产保护之间不可避免的的冲突。法约勒-吕萨克教授提出在中国这个矛盾越来越明显。该问题让我们回到这次讲座的题目。法约勒-吕萨克教授指出,波尔多城市的发展趋向于提升城市吸引力,所以遗产的概念已经被吞噬。波尔多吸引了许多想离开首都的富有巴黎人,因此这些人也逐渐地改变了当地的城市环境。

法约勒•吕萨克教授的讲座 – 2019年6月6日星期四

遗产:广义城市竞争时代的“被拆用”(cannibalized)概念。

UNESCO遗产名录中一个大型城市保护区的地方遗产政策矛盾:以波尔多月亮港为例。

自20世纪50年代以来,“遗产”的概念逐渐模糊,它越来越多地涵盖和蔓延到我们周边各个尺度的空间场域中去,无论是以物质遗产还是非物质遗产的形式出现。这一概念一点点地为金融、经济、政治等领域里日渐强势的目标所拆用。就2007年世界上最大的城市遗产——位于新阿基坦大区大都市中心的波尔多历史城区而言,联合国教科文组织的标签发挥了强大的杠杆作用,这一标签促进了波尔多市和大都市的旅游业和社会经济发展,提升了城市发展形象和吸引力——一方面,它固化了城市历史街区,为波尔多市周边城郊甚至更大范围内的外城提供了未来增值的潜力;另一方面,它使得固化的、被保护的城市空间形态与当代建筑空间生产并置交锋,为波尔多大都市的发展增添了吸引力,也将提升大都市在国家层面甚至欧洲层面的城市竞争力。

 

法约勒 – 吕萨克教授 – 个人简介

法约勒 – 吕萨克先生是建筑史学家、考古学家,他从2006起在波尔多国家建筑和景观高级学院 (Ecole nationale supérieure d’architecture et de paysage, ENSAP) 担任教授。2009年到2014年,法约勒 – 吕萨克教授是联合国教科文组织世界遗产波尔多俱乐部成员之一。

他的研究方向为文化遗产与城市发展之间关系的转变(挑战与矛盾)。在当下各种模式和做法全球化流动的背景下,他主要通过在法国和中国地一些具体案例进行研究。

他最新的文章与著作包括:

2018: Françoise Blanc, Olivier Brochet, Bruno Fayolle Lussac, Villes fortifiées en projet – les ateliers de Jingzhou et Xiangfan (Hubei) Chine. (Bordeaux, MSHA, 2 018, 129 p.)

2008: Fayolle Lussac Bruno, Papillault Rémi, Ed., Le Team X et la question du logement collectif : éléments d’une problématique, Bordeaux, MSHA, .

2007: Fayolle Lussac Bruno, Høyem Harald, Clément Pierre, Ed., Xi’an – an Ancient City in the Modern World Evolution of the Urban Pattern (1949-2000), Paris, Editions Recherches, 299 p.

2017: Thierry Sanjuan, Bruno Fayolle Lussac, « La Chine vue d’en bas, les petites villes enjeu du développement », Espace Géographique, n° 4, p. 292-304.

2017: « Que faut-il regarder, que faut-il sauvegarder? », Michèle Larue-Charlus dir., Bordeaux 50 ans d’héritage 1967-2017 Du secteur sauvegardé au site patrimonial , DGA, Bordeaux, 271 p.(p. 8-12).

2019年4月18-19日 – 玛丽•孟德拉斯教授关于俄罗斯政治的讲座 – 总结

俄罗斯精英:领导集团与非统治精英

人民大学国际关系学院及中法中心合作举行的、40多教授与学生参与的讲座时,玛丽孟德拉斯通过精英的研究讨论了俄罗斯的内外政治。为了理解这个瞬息万变国家的政治,当前的精英是关键。

首先,孟德拉斯教授提出了虽然国土庞大可是俄罗斯的大多数人口都在欧洲部分; 此强调社会的多样性。最近这数年来,政府不愿意执行政治、经济与社会改革加重社会不公并下降人口平均生活水平 。此造成了抗议与牢骚,尤其在2000年代发财的中产阶级当中。根据孟德拉斯教授,普京上台时收益了黄金十年。连续八年,从2000年至2008年,油价不断地涨了,并且俄罗斯社会变成了消费社会。2008年,全球金融危机及油价的下降造成了大变动。

孟德拉斯教授称正确的范式以理解国内政治不是两级的(也就是说执政党和人民)而是三级的:领导集团,社会与对国家的发展有影响力的高职精英和富裕、教育丰富的中产阶级人员。

 

刘旭讲师在翻译孟德拉斯教授说的话

玛丽·孟德拉斯定义“俄罗斯的精英“。统治精英与非统治精英之间的分裂和关系紧张越来越重。这些倾轧由于主客关系的“饼“在缩小, 而且没有制度上订、透明的决策了,避免经济行为方获得保护与法律的保障。

今后不会改善的经济状况的背景下,孟德拉斯教授 使用阿爾伯特·赫希的三部曲以解释精英的选择:直接叛离 (exit) – 或者是半叛离(semi-exit),包括离开祖国但是在国内留下家人或者生意的俄罗斯“暂时侨民”; 抗议(voice), 或者延续为政府忠诚 (loyalty). 玛丽·孟德拉斯强调人民一部分的“积极”忠诚逐渐把 “消极”抗拒被替代了,尤其是吞并克里米亚及顿巴斯冲突之后因为经济制裁直接针对俄罗斯领袖。 此点引起了讨论关于俄罗斯联邦在国际舞台上的势力。

问答时有了很丰富的讨论关于俄罗斯的内外政治。辩论尤其注重国际制裁对俄罗斯经济的真正影响,在国际舞台上俄罗斯只当作中国的“初级伙伴”,也讨论了民主、政权的可持续性及领导制度的性能问题。此问答令玛丽·孟德拉斯强调,俄罗斯认为自己是欧洲人,所以只有属于欧洲领域俄罗斯才能够在国际舞台上发挥更重要的角色。

 

方珊琳,刘旭讲师,玛丽孟·德拉斯教授,傅蘭思主任与房乐宪教授位于人民大学

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俄罗斯还发挥重要的角色吗?

在第二个讲座位于清华大学苏世民书院,玛丽·孟德拉斯通过最近30多年瞬息万变的历史注重俄罗斯在国际舞台上发挥的角色

玛丽·孟德拉斯在苏世民书院发言

首先,玛丽·孟德拉斯强调了1989-1991历史事件的重要性,因为这些时间导致苏联快速及和平的倒台,作为国内重大改变的出发点。她基础从1980年代到至1991-1992年这个转变的时期,造成从1992年起严重的经济危机之前,大多数的30多万苏联人都积极地欢迎了政治经济改革政策。孟德拉斯教授强调了俄罗斯认的感受:他们像其他苏联共和国,投票本共和国的全面独立(就是俄罗斯联邦)可是他们同时丢了超级强国的地位。从1991年起,莫斯科不是一个大帝国的首都而变成了一个14. 5万人口民族国家的首都。苏联与俄罗斯社会主义垮台之后,乌克兰,波罗的诸国,格鲁吉亚,亚美尼亚都离开苏联之后建设了国民认同,俄罗斯则很难如此。此点,加上欧洲人积极地尝试把这些新国家进入到“西方”机构,造成精英之中一种挫折感,恶化影响跟欧洲与“西方”国家的关系。

按照莫斯科,重要的是一个旧苏联共和国成为欧盟或北大西洋公约组织(北约)的成员也没有。俄罗斯这样辩解2008年在格鲁吉亚的军事干预,可是此恶化了俄罗斯联邦跟西方伙伴的关系。根据孟德拉斯教授, 2014年的乌克兰冲突是引爆点:吞并克里米亚之后在顿巴斯干预,及冲突之后令俄罗斯付出高昂的代价:跟西方国家交流的缩小,外交孤立及针对俄罗斯的领导人与商业的经济制裁。

玛丽·孟德拉斯与傅蘭思主任在苏世民书院

实际上,玛丽·孟德拉斯解释为何俄罗斯,虽然曹到不少危害还继续采用直接冲突的立场。首先具有国内的道理 :普京的政权不收到了社会与精英的支持了因为国家的治理越来越差,抗议升了。使用国外的冲突与“国家在危险中”的宣传口号以便发动人民并令领导人能继续执政。而且,在当今的全球化世界中,俄罗斯不是一个超级强国了。虽然俄罗斯具有很多原料,,面对美国、欧盟和中国那些主导的全球经济行为方,它的影响力逐渐变小了。此外,俄罗斯领导信不过对经济、外交与安全的多边主义,就在中国的大经济计划变成了中国的“初级伙伴”。进行颠覆活动(网际冲击,假新闻,假情报)或者军事介入使俄罗斯留在国际舞台上。俄罗斯就发挥“动摇”民主国家的角色。

总之,孟德拉斯教授 还认为俄罗斯联邦是一个大国,但是俄罗斯并没有竞争力和引起力了:他们比中国和欧盟都落后,也失去了跟美国的战略伙伴关系就输了“全球化的战役”。因为俄罗斯失去超级强国的地位了,所以它仿佛不能够或者不甘于在多变制度中以建设新的良好关系而妥协并调整态度。领导集团确实害怕改革与改变,也不愿意冒险因为他们想拼命地保持他们的权力地位。不过,10-20年来,玛丽·孟德拉斯认为俄罗斯可以以乌克兰为例将进入并属于欧洲这个大区。

讲座之后的问答展示了一些很有趣的问题关于苏联倒台后欧洲发挥更包容角色的可能性、那时欧洲国家帮俄罗斯改革的一些错误,也注重认同问题——尤其对“俄罗斯世界”这个概念及俄罗斯人无法基于民族国家建设国民认同这件事。谈这些话题使玛丽·孟德拉斯说明普京敌视周围国家适得其反:乌克兰已出去了俄罗斯的影响范围,莫斯科渐渐在失去影响力。最后,辩论涉及网上冲击及军事干预——即当今俄罗斯最总要的工具以便面对自由民主。

2019年4月18-19日 – 玛丽•孟德拉斯教授将关于俄罗斯政治的讲座

欢迎你们来参与俄罗斯政治的专家、法国研究员玛丽孟德拉斯(Marie Mendras)的两个讲座,2019年4月18-19日举行的。

第一个讲座是在人民大学明德国际楼406会议室、2019年4月18日星期四从12:30 到 2:30召开的。题目为“俄罗斯精英: 领导集团与非统治精英”

第二个讲座4月19日星期五从11点到12:30在清华大学苏世民书院举办的,标题为“如今俄罗斯还发挥龙头的作用吗?

讲座时,玛丽•孟德拉斯教授会讨论如今在国外与国内俄罗斯面临的矛盾。

谁都可以参加!第一讲座,为了报名请发给contact@beijing-cfc.org一封电子邮件。第二个讲座请扫描下面的二维码来报名。

讲座语言为英语。

 

帕特里克·布琼 “中世纪的图像与政治传播” 讲座, 12月12日

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帕特里克·布琼 “中世纪的图像与政治传播” 讲座:

时间: 2018 年 12 月12日12 , 下午 3:30 – 5:30
地点: 清华大学甲所餐厅
语言: 法语 – 中文(翻译) 

报名: contact@beijing-cfc.org
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帕特里克·布琼是巴黎先贤祠-索邦大学的中世纪史讲师、《历史》期刊编委会成员、索邦出版社主任。他致力于历史撰写以及历史认识论的研究。在1998年于罗马法兰西学院完成博士论文《建设的权利:14世纪-15世纪米兰的城市化及市政化政治》后,他发表了众多关于意大利文艺复兴时期的政治史和城市规划史。

他的主要著作如下:
《列奥纳多与马基雅弗利》(维迪耶出版社,2008年)
《历史学家职业》(索邦出版社,2010年)
《在这时:关于历史的交谈》(维迪耶出版社,2012年)
并主编《15世纪世界史》(法雅出版社,2009年)
由他主编的《法国世界史》(瑟伊出版社,2017)一书中文版将于2018年年底由上海万墨轩图书有限公司出版。
2015年,他被任命为法兰西公学院“13世纪-16世纪西欧权利史”教授。

Conférence “Which Dialogue between Europe and China”, par Claude Meyer

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Le nombre de place ayant été atteint, la conférence est désormais complète.

Le Centre franco-chinois de l’université Tsinghua, en partenariat avec le bureau de représentation de Sciences Po à Pékin, vous convie à la conférence du professeur Claude Meyer intitulée

Which dialogue between Europe and China?

La conférence aura lieu le mercredi 05 décembre de 18:00 à 19:15 et sera tenue en langue anglaise.

Face à un Occident atteint d’une forme de fatigue démocratique, la Chine poursuit résolument sa marche vers la superpuissance. Ce défi chinois, aujourd’hui économique et géopolitique, sera aussi à terme idéologique et culturel. Rivalité pour la suprématie mondiale, visions politiques incompatibles, choc des cultures : les relations entre la Chine et l’Occident seront-elles dominées par l’affrontement ? Claude Meyer répond à ces interrogations dans son ouvrage paru en mai 2018 « L’occident face à la renaissance de la Chine : Défis économiques, géopolitiques et culturels ». Cet essai poursuit un double objectif : décrypter les ambitions planétaires de la Chine et esquisser les contours d’un dialogue sino-occidental ouvert mais exigeant, sans angélisme ni diabolisation.Hors du champ politique, il existe en effet des domaines dans lesquels un dialogue approfondi entre l’Occident et la Chine permettrait de faire émerger les valeurs communes sur lesquelles fonder des coopérations ambitieuses et rendre ainsi plus habitable ce monde instable, miné par les inégalités et menacé par la montée des nationalismes. Un ouvrage pour mieux se préparer aux profonds bouleversements entraînés par l’irruption de la Chine dans un ordre mondial qu’elle entend remodeler.

Claude Meyer: Conseiller au centre Asie de l’IFRI, Claude Meyer enseigne l’économie et les relations internationales à Sciences Po. Docteur en économie, diplômé en philosophie, sociologie et études asiatiques, il a notamment publié Chine ou Japon : quel leader pour l’Asie ?, Presses de Sciences Po, 2010 et La Chine, banquier du monde, Fayard, 2014 (colauréat du prix Turgot 2015).

Inscription par mail : contact@beijing-cfc.org