Compte-rendu des conférences de Marie Mendras sur la politique russe – 18 et 19 avril 2019

Russian Elites: Leading Groups vs. Non-ruling Elites

Lors de la conférence à l’Université du Peuple (人民大学) co-organisée par l’École des affaires internationales de l’établissement à laquelle une quarantaine de professeurs et étudiants ont assisté, Marie Mendras a décidé d’examiner la politique intérieure et extérieure russe à travers le prisme des élites actuelles, point central pour comprendre la politique de ce pays qui a connu et connaît encore de grands changements.

Tout d’abord, Pr. Mendras a rappelé que la Russie, vaste territoire majoritairement peuplé aux portes de l’Europe, ne présente pas une société unifiée mais plurielle. La réticence du régime à mettre en place des réformes politiques, économiques et sociales, durant ces dernières années a entraîné une hausse des inégalités en même temps qu’une baisse du niveau de vie moyen de la population, ce qui a engendré de plus en plus de protestation et de mécontentement, notamment au sein des élites et de la classe moyenne qui s’étaient enrichies dans les années 2000s. Selon Pr. Mendras, Vladimir Poutine a bénéficié d’une décennie en or quand il a pris le pouvoir. Pendant huit ans d’affilée, de 2000 à 2008, le prix du pétrole n’a cessé d’augmenter et la population russe est devenue une société de consommation. En 2008, la crise financière mondiale et la baisse du prix des hydrocarbures bouleverse la donne.

Pr. Mendras avance que le bon paradigme pour comprendre la politique domestique n’est pas bipolaire (c’est-à-dire le pouvoir face au peuple), mais bien tripolaire : les groupes dirigeants, la société, mais également les élites professionnelles et la classe moyenne aisée et éduquée qui ont un impact sur le développement du pays.

Liu Xu (刘旭) traduisant les propos de Marie Mendras en chinois

Marie Mendras revient sur la définition même des « élites russes ». Les divisions et tensions entre élites dirigeantes et élites non-dirigeantes apparaissent de plus en plus fortes. Ces dissensions sont dues au fait que les « parts du gâteau » se réduisent dans la relation clientéliste, mais également au fait qu’il n’y a plus de système institutionnalisé et transparent dans la prise de décision, privant ainsi les acteurs économiques de garanties juridiques et de protection.

Pour ces élites qui ne voient aucune amélioration de la situation économique dans un futur proche, Pr. Mendras emprunte la trilogie d’Albert Hirshman pour expliquer leurs choix d’action : s’en aller pour de bon (exit) – ou bien en partie (semi-exit) à travers les « diasporas temporaires » que composent des Russes partis à l’étranger mais qui gardent de la famille ou une partie de leur business en Russie ; protester (voice), ou rester fidèle au régime (loyalty). Marie Mendras souligne pour ce dernier point que la loyauté « active » diminue au profit d’une forme de résistance passive de la part de la population. Cela est d’autant plus vrai depuis l’annexion de la Crimée et le conflit du Donbass du fait des sanctions économiques qui touchent directement les dirigeants russes, rajoute Pr. Mendras en remarques conclusives, ouvrant le débat sur l’influence que peut encore exercer la Fédération de Russie sur la scène internationale.

Lors de la riche session de questions-réponses qui a suivi, de nombreux points ont été abordés, tant sur la politique extérieure qu’intérieure de la Russie. Les débats ont notamment porté sur le poids réel des sanctions internationales sur l’économie russe, la place de la Russie dans les affaires internationales et notamment en tant que « partenaire mineur » de la Chine ; mais également sur les questions de démocratie, de pérennité du régime, ou du fonctionnement des instances dirigeantes. La session de questions-réponses a été l’occasion pour Marie Mendras d’insister sur le fait que les Russes se sentent avant tout Européens, tant géographiquement que culturellement parlant, et que ce n’est d’après elle qu’en appartenant plus à cet espace que la Russie pourra jouer un plus grand rôle sur la scène internationale.

Sandrine Fontaine, Liu Xu (刘旭), Marie Mendras, Florence Padovani et Fang Lexian (房乐宪) à l’Université du Peuple

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Is Russia Still a Great Power?

Lors de sa seconde intervention au College Schwarzman de l’Université de Tsinghua ayant rassemblé une vingtaine de participants, en continuation avec la précédente conférence, Marie Mendras a centré son exposé sur le rôle de la Russie sur la scène internationale remis dans un contexte historique de grands changements durant ces trente dernières années.

Marie Mendras durant son exposé – Schwarzman College

Marie Mendras est dans un premier temps revenue sur l’importance des événements historiques des années 1989-1991 ayant mené à la chute rapide et pacifique de l’URSS, point de départ de changements drastiques dans le pays. Elle a avancé que pendant les années de transformation de la fin des années 1980 jusqu’en 1991-1992, la grande majorité des 300 millions de Soviétiques ont accueilli avec enthousiasme les réformes politico-économiques, avant que celles-ci ne conduisent à une grave crise économique dès 1992. Pr. Mendras a mis l’accent sur la perception des Russes, qui ont, comme les autres Républiques soviétiques, voté pour la pleine souveraineté de leur république (la Fédération de Russie) mais ont dans le même temps perdu le statut de super puissance. A partir de 1991, Moscou n’est plus la capitale d’un empire, mais d’un État de 145 millions d’habitants. Alors que l’Ukraine, les Républiques baltes, la Géorgie, l’Arménie ont bâti une identité nationale sur la sortie de l’empire russe, il était beaucoup plus difficile pour les Russes de refonder une identité propre après l’effondrement de l’URSS et du camp socialiste. Ceci, ajouté à la proactivité des Européens à vouloir ramener ces nouveaux pays sous l’égide des institutions « occidentales », a cristallisé chez les élites russes un sentiment de frustration entachant leurs relations avec l’Europe et plus généralement les pays d’« Occident ».

En effet, pour Moscou, l’essentiel était qu’aucune des anciennes Républiques soviétiques ne devienne membre de l’Union Européenne (UE) ou de l’OTAN. C’est ainsi que les autorités ont justifié l’intervention militaire russe en Géorgie en 2008 mais au prix d’une dégradation des relations entre la Fédération de Russie et ses partenaires occidentaux. Selon Pr. Mendras, le conflit ukrainien de 2014 est le point de basculement ; intervenir dans le Donbass, après avoir annexé la Crimée, était une erreur qui a coûté cher à la Russie : isolement diplomatique, réduction des échanges avec les pays occidentaux, et sanctions ciblées qui ont touché les dirigeants et les milieux d’affaires russes.

Marie Mendras et Florence Padovani – Schwarzman College

De fait, Marie Mendras explique la logique sous-jacente à cette position de confrontation directe malgré les préjudices subis. Il y a tout d’abord des raisons internes : le régime Poutine n’a plus le même soutien de la société et des élites, car le pays est de plus en plus mal gouverné et le mécontentement monte ; il est tentant d’utiliser les conflits extérieurs, et le slogan de « la nation en danger » pour remobiliser la population, et rester au pouvoir. De plus, dans le monde globalisé actuel, la Russie n’est plus une superpuissance. En dépit de ses richesses en matières premières, elle perd de l’influence dans la plupart des régions du monde face aux acteurs économiques dominants que sont les Etats-Unis, l’UE et la Chine. Par ailleurs, les dirigeants russes se méfient du multilatéralisme – économique, diplomatique et sécuritaire – et deviennent un « partenaire junior » de Pékin dans les grands projets chinois. L’utilisation de la subversion (cyber-attaques, fake news, désinformation) ou de l’engagement militaire est donc pour la Russie un moyen de rester sur le devant de la scène internationale en adoptant ce rôle de « déstabilisateur » des pays démocratiques.

En conclusion, Pr. Mendras considère toujours la Fédération de Russie comme un grand pays, mais qui n’est plus ni compétitif ni attractif et a en quelques sortes « perdu la bataille de la mondialisation » en creusant le retard avec la Chine ou de l’UE, et en perdant la relation stratégique privilégiée qu’elle avait avec les États-Unis. La Russie semble orpheline de son statut de superpuissance et ne paraît pas capable, ou peu encline, à faire des compromis et des ajustements pour construire de nouvelles relations dans les instances multilatérales. De fait, les groupes dirigeants ont peur des réformes et du changement, ils sont réticents à prendre des risques, car ils veulent garder le pouvoir à tout prix. Néanmoins, Marie Mendras voit dans l’Ukraine un exemple dont la Russie pourrait s’inspirer pour essayer, dans les 10 ou 20 ans à venir, d’intégrer et d’appartenir à un grand espace : l’espace européen.

La session de questions-réponses suivant cette présentation a été animée de questions très pertinentes ayant trait à la possibilité d’une inclusion plus grande de la part des Européens après la chute de l’Union Soviétique, aux erreurs commises par les Européens dans leur aide aux réformes en Russie à cette époque, mais également à des questions identitaires, notamment sur le concept de « monde russe » et le fait que la construction de l’identité nationale ne peut se fonder sur la notion d’État-nation russe, car la Russie ne l’a jamais été. Aborder cette thématique a permis à Marie Mendras d’expliquer que les actions hostiles de Poutine vis-à-vis des pays voisins ont abouti au résultat inverse de celui escompté : l’Ukraine est sortie de l’orbite russe, et Moscou perd peu à peu sa sphère d’influence. Enfin, les débats se sont conclus sur l’utilisation à la fois des cyber-attaques et de la force militaire, qui constituent désormais les principaux instruments de l’arsenal russe dans la confrontation avec les démocraties libérales.

Conférences de Marie Mendras sur la politique russe – 18 et 19 avril 2019

A l’occasion de sa venue à Pékin, vous êtes invité.e.s à participer aux prochaines conférences de la chercheuse française Marie Mendras, spécialiste de la politique russe !

La première conférence se déroulera à l’Université du Peuple (人民大学) dans le bâtiment international Mingde en salle de réunion 406 le jeudi 18 avril 2019 de 12:30 à 14:30, avec pour thème «Elites in Russia: Leadership Groups Vs. Non-ruling Elites».

La deuxième conférence se tiendra au Schwarzman College de l’Université de Tsinghua le vendredi 19 avril de 11:00 à 12:30 et sera centrée sur «Is Russia Still a Great Power?».

Lors de ses interventions, Pr. Marie Mendras reviendra sur les dilemmes auxquels le pouvoir russe est confronté de nos jours, tant sur la scène internationale que dans sa politique interne.

Ces événements sont ouverts à tous ! Veuillez vous inscrire par mail à contact@beijing-cfc.org pour la première conférence ; et scanner le QR code sur l’affiche ci-dessous pour participer à la deuxième conférence.

Les conférences se tiendront en anglais.

Venez nombreux !

 

 

 

Conférence « Images et communication politique au Moyen Âge », par Patrick Boucheron


Le Centre franco-chinois de l’université Tsinghua,
en partenariat avec l’Ambassade de France en Chine,
vous convie à la conférence
du professeur Patrick Boucheron intitulée

Images et communication politique au Moyen Âge

La conférence aura lieu le mercredi 12 décembre de 15:30 à 17:30, dans la salle de conférence n°3 de l’hôtel Jiasuo de l’université Tsinghua. Elle sera tenue en langue française (avec traduction consécutive en chinois).

En raison du nombre limité de places, il est fortement conseillé de s’inscrire au préalable, par mail :
contact@beijing-cfc.org .

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Vous ne connaissez peut-être pas son nom mais vous l’avez déjà vue. On l’appelle « fresque du Bon gouvernement ». Ambrogio Lorenzetti l’a peinte dans le palais communal de Sienne en 1338, dix ans avant que la Peste noire ne le précipite dans la mort. Elle captive aujourd’hui encore par le foisonnement de ses détails et la force de ses allégories. Mais comment rendre compte de son mouvement d’ensemble ? En rendant l’œuvre au climat d’urgence qui l’a suscitée et qui lui donne sens, Patrick Boucheron lui restitue sa fraîcheur et sa puissance, son sens politique et son actualité. Dans cette conférence, Patrick Boucheron démontrera la dialectique existant entre les images du pouvoir et le pouvoir des images. 

Patrick Boucheron est professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe – XVIe siècles) ». Il est également président du conseil scientifique de l’Ecole française de Rome, directeur de la collection « L’univers historique » aux éditions du Seuil et membre du comité de rédaction de la revue L’Histoire. Il s’intéresse à l’écriture et à l’épistémologie de la discipline historique. Il a consacré de nombreux travaux à l’histoire politique et urbaine de l’Italie de la Renaissance, depuis sa thèse Le Pouvoir de bâtir. Urbanisme et politique édilitaire à Milan, XIVe-XVe siècles (École française de Rome, 1998). Il a notamment publié Léonard et Machiavel (Verdier, 2008), Faire profession d’historien (Publications de la Sorbonne, 2010), L’Entretemps. Conversations sur l’histoire (Verdier, 2012), Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images (Seuil, 2013). Il a dirigé Histoire du monde au XVe siècle (Fayard, 2009) et plus récemment Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017) qui sera publié en mandarin chez Wipub à la fin de l’année 2018.

Inscription par mail : contact@beijing-cfc.org

Patrick Boucheron donnera d’autres conférences dans le cadre du cycle de conférences « Ecrire l’histoire » de l’Ambassade de France.
Plus d’informations sur le site Faguo Wenhua.

Conférence Patrick Boucheron 12 décembre @ Tsinghua

Conférence « Which Dialogue between Europe and China », par Claude Meyer

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Le nombre de place ayant été atteint, la conférence est désormais complète.

Le Centre franco-chinois de l’université Tsinghua, en partenariat avec le bureau de représentation de Sciences Po à Pékin, vous convie à la conférence du professeur Claude Meyer intitulée

Which dialogue between Europe and China?

La conférence aura lieu le mercredi 05 décembre de 18:00 à 19:15 et sera tenue en langue anglaise.

Face à un Occident atteint d’une forme de fatigue démocratique, la Chine poursuit résolument sa marche vers la superpuissance. Ce défi chinois, aujourd’hui économique et géopolitique, sera aussi à terme idéologique et culturel. Rivalité pour la suprématie mondiale, visions politiques incompatibles, choc des cultures : les relations entre la Chine et l’Occident seront-elles dominées par l’affrontement ? Claude Meyer répond à ces interrogations dans son ouvrage paru en mai 2018 « L’occident face à la renaissance de la Chine : Défis économiques, géopolitiques et culturels ». Cet essai poursuit un double objectif : décrypter les ambitions planétaires de la Chine et esquisser les contours d’un dialogue sino-occidental ouvert mais exigeant, sans angélisme ni diabolisation.Hors du champ politique, il existe en effet des domaines dans lesquels un dialogue approfondi entre l’Occident et la Chine permettrait de faire émerger les valeurs communes sur lesquelles fonder des coopérations ambitieuses et rendre ainsi plus habitable ce monde instable, miné par les inégalités et menacé par la montée des nationalismes. Un ouvrage pour mieux se préparer aux profonds bouleversements entraînés par l’irruption de la Chine dans un ordre mondial qu’elle entend remodeler.

Claude Meyer: Conseiller au centre Asie de l’IFRI, Claude Meyer enseigne l’économie et les relations internationales à Sciences Po. Docteur en économie, diplômé en philosophie, sociologie et études asiatiques, il a notamment publié Chine ou Japon : quel leader pour l’Asie ?, Presses de Sciences Po, 2010 et La Chine, banquier du monde, Fayard, 2014 (colauréat du prix Turgot 2015).

Inscription par mail : contact@beijing-cfc.org