Cycle de conférences « La philosophie des Lumières » : Deuxième conférence « Les Lumières et les mondes extra-européens » par Seloua Luste Boulbina

Conférence au CFC de Mme Seloua Luste Boulbina : « Les Lumières et les mondes extra-européens »

 

Dans le cadre de son cycle sur les « Lumières », le CFC a accueilli le vendredi 28 septembre 2012, Mme Seloua Luste Boulbina pour une intervention sur « Les Lumières et les mondes extra-européens ».

Directrice de programme au Collège International de Philosophie et chercheuse à l’université Paris-Diderot, Mme Luste Boulbina a exposé pendant plus de deux heures la pluralité des points de vue des penseurs des Lumières sur la question de l’universalité des droits humains. A travers l’étude du cas de la révolution des esclaves de Saint Domingue, elle a également montré que l’évolution des Lumières ne pouvait se penser dans une perspective européano-centrée.

Les Lumières, la colonie, l’universalité des droits et de la raison :

Dans la suite de son étude sur « Tocqueville et les colonies », Mme Luste Boulbina a dressé ce constat : « on a tendance à uniformiser la philosophie de l’époque : à effacer les différences et à oublier les points sombres ». Dans ce refoulement inconscient, nous contribuons à faire des penseurs des Lumières des individus aux positions philosophiques homogènes et progressistes sur des questions centrales, telles que la rationalité, l’humanité et l’universalité.

Pourtant, au XVIIIème siècle, les points de vue des Lumières se heurtent. Les indigènes des colonies sont-ils capables d’exercer leur raison ? Appartiennent-ils à la même « espèce » que les hommes « blancs » et doivent-ils, à ce titre recevoir les mêmes droits ? Ces questions qui touchent à l’universalité de la raison politique et donc des droits humains n’entraînent pas les mêmes réponses chez Rousseau, Voltaire ou Condorcet.

Jean-Jacques Rousseau

(1712-1778)

« L’homme est né libre et partout il est dans les fers.»

Mme Boulbina« Pour Rousseau : la liberté est naturelle à l’homme en tant qu’homme, mais ses droits ne sont pas nécessairement conformes à sa nature. Rousseau dénonce ainsi l’écart entre ce que l’homme est naturellement et ce qu’il vit. C’est ce qu’il montre dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : naturellement égaux, les hommes sont rendus socialement inégaux par la propriété. C’est dans cette perspective qu’il élabore le Contrat social (1762), son œuvre politique principale, dont le sous-titre est : Principes du droit politique. Ce contrat social est un contrat d’association (ou comment former une société) et un contrat de soumission (ou comment former une société politique) de tous à tous. Le peuple est souverain. Lui seul peut exprimer ce que Rousseau nomme la volonté générale. Voilà qui fonde un droit d’un peuple à se gouverner lui-même.

Voltaire

(1694-1778)

 Mme Boulbina :« Voltaire, qui est un défenseur de la liberté de conscience, n’est pas pour autant un contempteur de l’esclavage. A la condition que celui-ci se restreigne aux Noirs, il lui paraît licite. Voltaire ne défend pas en effet la notion de genre humain. Au contraire, il établit, à l’instar de l’histoire naturelle, une espèce de chaîne des êtres qui va des albinos, qui résultent selon lui « d’amours abominables de singes et de filles » aux hommes blancs au sommet de l’humanité. Sa conception est tout à la fois hiérarchisée et racialisée. Mais on retient aujourd’hui davantage son Traité sur la tolérance que son Essai sur les mœurs. On invoque ordinairement de façon rapide et peu savante sa condamnation des sévices infligés aux esclaves dans Candide. Mais il s’agit d’un chapitre rajouté car ces sévices faisaient scandale à l’époque, plus que l’esclavage en tant que tel. »

Condorcet

(1743-1794)

« Quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardé comme mes frères. La nature vous a formés pour avoir le même esprit, la même raison, les mêmes vertus que les Blancs. Je ne parle ici que de ceux d’Europe, car pour les Blancs des Colonies, je ne vous fais pas l’injure de les comparer avec vous, je sais combien de fois votre fidélité, votre probité, votre courage ont fait rougir vos maîtres. Si on allait chercher un homme dans les Isles de l’Amérique, ce ne serait point parmi les gens de chair blanche qu’on le trouverait. »Réflexions sur l’esclavage des nègres (1781)

A l’aube de la Révolution française, les principes des Lumières sont donc interpellés par la colonisation et l’esclavage. Quoique certains philosophes défendent l’indépendance des colonies au nom de l’universalité, le « code noir » reste en vigueur dans les colonies françaises.

« Les Lumières : un produit de la pensée occidentale ? »

Cependant, les réflexions sur la capacité des indigènes des colonies à faire usage de la raison et à s’auto-déterminer traversent rapidement les frontières du continent européen. Les esclaves affranchis de la colonie française de Saint-Domingue, notamment des officiers de couleur ayant participé à la Révolution française, réclament à partir de 1791, l’égalité des libertés et des droits avec les « citoyens blancs ». C’est au nom des principes hérités des Lumières qu’ils mènent cette lutte et obtiennent de l’Assemblée Nationale le droit de vote des esclaves affranchis le 15 mai 1791. Pour Mme Boulbina, la colonie et l’esclavage deviennent alors « des pierres de touche » des Lumières.

En effet, les indigènes de Saint-Domingue s’approprient les Lumières et, par leur lutte à la fois philosophique et militaire, contraignent la Convention à abolir l’esclavage dans les colonies françaises en 1794. Ils obtiennent ensuite l’indépendance de la colonie de Saint-Domingue, au prix de nouvelles luttes armées contre l’Angleterre puis la France. Leur révolution influe ainsi directement sur l’évolution des lois et des modes de pensée de leurs contemporains. Mme Boulbina souligne notamment l’influence de la révolution haïtienne sur le fameux passage de Hegel concernant la « dialectique du maître et de l’esclave » et sur les écrits de l’abbé Grégoire pour qui « les amis de l’esclavage sont nécessairement des ennemis de l’humanité ».

Ainsi, les Lumières ne peuvent être comprises comme un pur produit de la pensée occidentale, mais comme un mouvement de pensée pluriel qui a tout aussi bien servi à la domination des puissances européennes que contre elle. En définitive : « les Lumières, comme tous les autres mouvements philosophiques européens, sont le résultat d’une circulation et d’un échange prodigieux ».

Retrouver l’interview en chinois de Seloua Luste Boulbina réalisée par Cui Weiping sur le site du Nanfang Zhoumo

http://www.infzm.com/content/85280

http://www.infzm.com/content/85278

Cycle de conférences « La philosophie des Lumières ». Première conférence : « Les Lumières, morale et mesure » par Michel Delon

Professeurs et intellectuels chinois se passionnent pour la question des Lumières. Pensée à la fois plurielle et à vocation universelle, la philosophie de Lumières apparaît à certains comme un moyen de faire entrer la Chine dans le monde moderne, et à d’autres, comme une pensée incompatible avec une culture millénaire. Afin de permettre à nos amis chinois de continuer ce débat avec le maximum d’outils intellectuels, le CFC a décidé d’organiser un cycle de conférences sur ce sujet. Pour la première session, le CFC a eu l’honneur d’inviter Michel Delon, professeur à l’université de la Sorbonne, à exposer ses travaux sur la littérature du XVIIème et du XVIIIème siècles à l’université Tsinghua.

L’exposé était consacré aux débats des philosophes des Lumières quant à la possibilité d’examiner scientifiquement la « morale », c’est-à-dire de quantifier les mœurs et les habitudes des hommes, dans le but éventuel de leur permettre de régler rationnellement leurs conduites et leurs mœurs.

Afin de rendre compte des divers avis des écrivains, philosophes, encyclopédistes des Lumières sur la question de la refondation scientifique de la morale, Michel Delon a notamment fait l’analyse de textes de Fontenelle (Entretiens sur la pluralité des mondes), de Goethe (Faust) ou encore de Jean Galli de Bibiena (Le petit toutou).

Après avoir embarqué le public dans le roman de Fontenelle composé d’entretiens scientifiques sur fond de badinage amoureux, où « une même rationalité englobe les mouvements des astres et ceux de la vie physique et morale », Michel Delon a exposé le changement radical du dernier Faust, passé du statut d’alchimiste à celui de savant engagé, cherchant à œuvrer pour le progrès social et confronté au dilemme de l’homme politique qui doit choisir entre l’organisation rationnelle du monde et la sauvegarde de la maison d’un couple de vieillards.

Ces récits allégoriques et subtiles métaphores ont permis au public chinois de mieux  comprendre les philosophes des Lumières, tout en s’interrogeant sur les limites d’une contribution de la science et des scientifiques au développement harmonieux de la société.