Cycle de conférences « Histoire et mémoire »: Mai 68 par Boris Gobille

Dans le cadre de son cycle de conférences sur « l’Histoire et la mémoire », le CFC a eu l’honneur d’accueillir à Pékin M. Boris Gobille, maître de conférences en science politique à l’ENS Lyon, pour deux conférences sur l’histoire et les enjeux mémoriels de Mai 68, les 12 et 14 novembre 2013.

Voir la première conférence de Boris Gobille, « L’historicité de Mai 68: la dynamique d’un événement critique »

Voir la deuxième conférence de Boris Gobille; « Le syndrome de Mai 68: l’évolution intellectuelle et politique de la France au prisme des batailles de mémoire »

Une historiographie complexe de Mai 68.

Les deux conférences de Boris Gobille ont été l’occasion de revenir sur les événements de Mai 68 en France, et d’en présenter les enjeux contemporains, autour de batailles de mémoire et des interprétations divergentes. La première conférence de Boris Gobille a permis à un auditoire attentif de comprendre les différents moments de la contestation étudiante et ouvrière de l’année 1968 en France. Il a en effet fallu dans un premier temps revenir sur l’historiographie de Mai 68 avant d’en analyser les effets sur la mémoire collective. Pour Boris Gobille, l’originalité de l’événement Mai 68 fut de ne pas être orchestré par de quelconques chefs, organisations syndicales ou politiques, mais de s’être généralisé « par le bas » de manière quasi-autonome et parfois imprévisible. Boris Gobille a également insisté sur le fait que, loin d’être un mouvement uniquement étudiant, Mai 68 représente une réelle crise politique dans la France du Général de Gaulle, qui s’est s’étendue au monde ouvrier et à d’autres secteurs d’activités. Pour comprendre Mai 68, Boris Gobille a tenu à adopter une approche en termes dynamiques, à l’instar des analyses de Michel Dobry, pour qui les crises politiques sont le résultat de désectorisations conjoncturelles de l’espace social[1]. Il faut dès lors comprendre Mai 68 à travers des mobilisations de différentes natures qui se sont, à un moment donné, accordées. C’est ainsi que Mai 68 a été le révélateur de la faillite des partis politiques traditionnels et du syndicalisme classique tel le PCF (Parti communiste français) et la CGT (Confédération générale du travail), qui, bien que s’affirmant « révolutionnaires », se sont retrouvés dans le camp des conservateurs, à l’inverse de toute une partie de la population qui s’est inscrite dans un « devenir révolutionnaire »[2]. La « Nuit des barricades » du 10 au 11 mai 1968, et la répression policière l’ayant suivie, ont permis à la contestation étudiante de prendre de l’ampleur et de s’étendre au monde ouvrier, notamment grâce au revirement de la CGT qui appelle à une grève générale d’un jour le 13 mai 1968 contre la répression du mouvement étudiant. Mais la CGT se fait alors déborder par la base, et la grève du 13 mai, théoriquement non-reconductible, se poursuit, les ouvriers portant des revendications qui n’avaient pas été satisfaites jusque là. Les centrales syndicales, qui voient le mouvement ouvrier leur échapper, tentent d’empêcher les étudiants de fraterniser avec les ouvriers, comme lorsque le 16 mai la CGT interdit aux étudiants anarchistes, trotskystes et maoïstes de rentrer dans l’usine Renault à Boulogne-Billancourt. Mai 68 a ainsi eu une conséquence majeure, celle d’avoir permis la prise de parole directe des ouvriers et des étudiants, et d’avoir délégitimé la parole des « experts » (partis et syndicats, intellectuels).

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La mémoire de Mai 68 et ses réappropriations.

Après avoir discuté des étapes de Mai 68 et des dynamiques à l’œuvre lors de cette crise sociale et politique, Boris Gobille a, lors de la deuxième conférence, analysé les batailles de mémoire autour de Mai 68 et les distorsions historiques qui sont au fil du temps apparues. Ces batailles de mémoire ont été abordées par « moments-clés », de façon chronologique, de l’immédiat après-68 à aujourd’hui. Dès la fin du mouvement, des interprétations concurrentes commencent à émerger. L’extrême droite y voit une manipulation de l’étranger, qui serait le fait alternativement de la CIA, de Cuba, de l’Union soviétique, sans oublier Pékin. Pour le PCF et la CGT, Mai 68 est interprété comme un conflit de classe classique dans la plus pure tradition marxiste, tandis qu’Alain Touraine considère que Mai 68 a introduit un nouveau paradigme en termes de conflits sociaux, dans le contexte de ce qu’il appelle les « sociétés post-industrielles ». Mais c’est l’interprétation de Raymond Aron, grand adversaire du mouvement étudiant, qui sera décisive. Pour Aron, la radicalité du mouvement étudiant doit s’expliquer en termes psychologiques, voire pathologiques. Il y voit un « accès de fièvre », une agressivité née de la promiscuité des étudiants dont les effectifs dans les années 1960 n’ont cessé d’augmenter. Cette dépolitisation du mouvement se retrouvera plus tard, dans les « moment-clés » de l’interprétation de Mai 68 en 1978, lors du premier anniversaire des dix ans du mouvement. En 1978, certains participants à la contestation étudiante se recyclent dans la dénonciation médiatique des régimes totalitaires. Ces « nouveaux philosophes » considèrent que tout projet révolutionnaire, Mai 68 y compris, intègre en son sein un processus totalitaire, et doit être combattu en tant que tel. Une autre interprétation qui fleurit au même moment est également dû à d’anciens étudiants, maoïstes ceux-ci, à l’instar de Serge July, qui voient dans Mai 68 une mobilisation « libérale-libertaire ». Mai 68 ne serait pas, selon July, une mobilisation sociale, mais une volonté de libération du carcan autoritaire de la société gaullienne de l’époque, à travers l’apparition d’un « gauchisme culturel » dépolitisé et magnifié. Une autre thèse soutenue en 1978, promise à un grand avenir, est celle de Régis Debray, qui n’a pas participé à Mai 68 puisqu’il était à cette époque en prison en Bolivie, faisant de Mai 68 l’adjuvant du libéralisme économique du fait de la critique de l’Etat et des institutions portée par les étudiants mobilisés. Dans les années 1980, de nouvelles interprétations mettent l’accent sur la dimension hédoniste et consumériste du mouvement, à travers les analyses de Gilles Lipovetsky pour qui « l’esprit de mai » est avant tout le ferment de l’individualisme des années 1980. A la suite de Lipovetsky, Alain Renaut et Luc Ferry, s’ils s’accordent sur la dimension hédoniste de Mai 68, interprètent le mouvement étudiant comme une ambition totalitaire et anti-démocratique de refonte de la société, qu’il faudrait selon eux liquider. Ces thèses vont permettre de stabiliser l’interprétation de Mai 68, qui va au fil des temps et des ouvrages publiés sur le sujet, s’imposer. Lorsqu’en 1998 Jean-Pierre Le Goff publie Mai 68 l’héritage impossible, il reprend la distinction entre « gauchisme politique », d’essence totalitaire, et « gauchisme culturel », qui aurait remporté la bataille des idées en imposant une doxa libérale-libertaire faite d’individualisme forcené et de consumérisme sans limites. Toutes ces interprétations ont contribué à la volonté de « liquider Mai 68 », thème de campagne du candidat à la présidence de la République Nicolas Sarkozy en 2007.

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Les deux conférences de Boris Gobille ont très fortement motivé l’auditoire qui a posé des questions pertinentes sur le mouvement étudiant de Mai 68 mais également sur les parallèles qui pourraient être établis entre la France et la Chine à cette époque. L’existence de maoïstes français en Mai 68, alors que la Chine était en train de vivre la Révolution culturelle, a intrigué certains auditeurs chinois, qui se demandaient si les étudiants français avaient connaissance de la réalité de la situation chinoise en 1968. Mais il a également fallu concéder que les parallèles entre le Mai 68 français et la Révolution culturelle chinoise étaient nécessairement limités, étant donné que dans le cas français le mouvement était spontané et ne reconnaissait aucune autorité ni dirigeant.

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[1] Michel DOBRY, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de la FNSP, 1986.

[2] Sur les « devenirs révolutionnaires », Boris Gobille a renvoyé aux analyses de Timothy Tackett sur la Révolution française de 1789, notamment Becoming a Revolutionary.

Cycle de conférences « Philosophie des Lumières »: quatrième et cinquième conférences par Antoine Lilti

Dans le cadre de son cycle de conférences sur la philosophie des Lumières, le CFC a eu l’honneur d’accueillir M.Antoine Lilti, directeur d’études à l’EHESS, à Pékin du 27 mai au 31 mai 2013.Retour sur une semaine de conférences et de débats.

De la célébrité moderne aux héritiers des Lumières :

La venue d’Antoine Lilti a donné lieu à deux brillants exposés sur la célébrité de Jean-Jacques Rousseau (à l’université de Pékin) et sur le positionnement intellectuel de Michel Foucault vis-à-vis des Lumières (à l’université Tsinghua).

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Lors de sa première intervention, Antoine Lilti a décrit au public chinois le profond dilemme que pose la célébrité de « Jean-Jacques » à Rousseau. Alors que Rousseau prône une vie simple et « authentique », un accord entre ses actes et les préceptes qu’il défend, il devient malgré lui une personnalité « publique » dont les actes sont sans cesse commentés par ses lecteurs. Antoine Lilti s’est attaché à expliquer comment la prétention de Rousseau à l’authenticité et à la simplicité, a entraîné le besoin du public de vérifier et de commenter la vie privée de « Jean-Jacques », au point que Rousseau s’et senti persécuté. Pour reprendre ses mots, Rousseau est alors tenu par « une exigence qui implique à la fois de rompre avec l’opinion et de faire reconnaître par les autres cette rupture comme sincère et authentique ».

A travers le cas de Jean-Jacques Rousseau, l’exposé d’Antoine Lilti visait ainsi à rendre compte de la naissance de la célébrité « moderne ». Suivi dans ses promenades matinales par ses « followers » et régulièrement à la une des journaux de toute l’Europe, Rousseau devient une « star » tourmentée par les représentations de « Jean-Jacques » et la reconnaissance du public. Bien avant les stars hollywoodiennes, Rousseau fait ainsi l’expérience « de la célébrité comme phénomène culturel ».

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La seconde conférence a touché un autre sujet brûlant de nos sociétés contemporaines. En effet, l’étude du statut des Lumières dans la pensée de Michel Foucault s’inscrit dans un débat plus large sur l’appropriation de la philosophie des Lumières dans différents contextes historico-politiques.

Dans le cas de Foucault, la revendication de l’héritage des Lumières (et plus particulièrement de Kant) s’inscrit, d’une part, dans l’évolution de sa réflexion sur la capacité des individus à se forger comme sujets et, d’autre part, dans le contexte intellectuel des années 1980, dans lequel les débats sur la modernité, la post-modernité et la figure de l’intellectuel engagé conduisent Foucault à expliciter son rapport aux Lumières.

Pour Antoine Lilti, Foucault s’est longtemps abstenu de discuter des Lumières jusqu’au début des années 1980. Il considérait alors que les Lumières n’existaient « ni comme période, ni comme ensemble de valeurs ou d’œuvres [i]». Par ailleurs, Il faisait le constat que Les « lumières » qui ont découvert les libertés ont aussi inventé les disciplines »[ii].

Ce positionnement original ne doit pas pour autant amener à considérer Foucault comme un « anti-Lumières ». La relecture par Antoine Lilti des derniers écrits et cours au Collège de France de Michel Foucault permet de mettre en évidence que Foucault s’inscrit plutôt dans une tradition kantienne articulant réflexion critique et réflexion sur l’histoire.

Les Lumières, Michel Foucault et leurs appropriations en Chine

Ces réflexions sur la pensée de Michel Foucault ont donné lieu à de riches discussions avec les spécialistes chinois.

En effet, la réception de Foucault comme un « anti-Lumières » n’a pas été spécifique à l’historien français Maurice Agulhon. Lei Yi, historien de l’académie des sciences sociales de Chine a précisé que dans le contexte de l’après Tian’anmen, Foucault a été repris par les intellectuels conservateurs. Ces derniers se sont approprié Foucault comme critique de la pensée et de la rationalité occidentales. Prétendant que la démonstration de Foucault aboutissait à l’invalidation du projet « libérateur » des Lumières, ils ont utilisé les travaux de Foucault afin de justifier la non-réforme du système politique. En d’autres termes, ces auteurs ont fait de Foucault – auteur pourtant marqué par son engagement profond contre toutes les formes de disciplines et de totalitarismes – un défenseur d’un système politique non démocratique.

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Xu Jilin, spécialiste des appropriations des Lumières en Chine

Dans la même veine, Xu Jilin, spécialiste de l’influence de la philosophie des Lumières en Chine, a évoqué les multiples appropriations politiques de Foucault et des penseurs des Lumières en Asie. Lors de la table ronde organisée à l’issue de la conférence, il a fait remarquer que très peu d’intellectuels chinois, même les plus conservateurs, osaient se réclamer du courant « anti-lumières ». A l’image de Lei Yi, Xu Jilin a insisté sur les curieuses revendications de l’héritage des Lumières par des intellectuels conservateurs et de la « nouvelle gauche ».

Ces discussions alimenteront certainement le prochain ouvrage d’Antoine Lilti qui prend justement pour objet les appropriations socio-politiques des Lumières dans le monde.


[i]Dits et Ecrits, t. IV, p. 36-37.

[ii] Surveiller et punir, p. 224.

Table ronde « L’ancien régime et la révolution »

Une recommandation de Wang Qishan qui suscite des débats passionnés

« L’ancien régime et la révolution » rencontre un succès sans précédent en Chine, depuis que sa lecture a été recommandée par Wang Qishan, un haut dirigeant du Parti communiste chinois, aujourd’hui à la tête de la commission de discipline du Parti. Depuis quelques mois, l’ouvrage d’Alexis de Tocqueville est discuté par les intellectuels de toutes tendances. Il ne cesse de donner lieu à de nouvelles lectures et comparaisons entre la France du XVIIIème siècle et la Chine contemporaine. Les partisans des réformes y voient la preuve qu’un régime autoritaire qui ne se réforme pas est destiné à faire face à une révolution, tandis que les plus conservateurs y voient la preuve qu’un régime autoritaire s’expose à une révolution dès lors qu’il se lance dans des réformes et laisse émerger des marges d’expression incontrôlée.

Afin de promouvoir une approche plus scientifique que politique de la question, le CFC a réuni le 17 juin un panel de chercheurs, spécialistes de la France du XVIIIème et de la Chine contemporaine. L’objectif de cette table ronde était de mieux saisir les configurations socio-historico-politiques propres à la France du XVIIIème siècle et à la Chine contemporaine, évitant ainsi les comparaisons sauvages et les biais culturalistes.

Suite à l’introduction de Shi Zhiqin, directeur du centre d’études des relations internationales de l’université Tsinghua et directeur chinois du CFC, Jean-Philippe Béja a ouvert les débats.

Points communs des systèmes politiques et spécificités des configurations historiques

Après un rappel des constats dressés par Alexis de Tocqueville quant à l’émergence de nouvelles classes sociales, alors que le maintien d’un pouvoir monarchique absolu limitait le développement des pouvoirs et organisations intermédiaires, Jean-Philippe Béja a abordé la question du déséquilibre des pouvoirs dans la Chine dite « des réformes ». S’il considère que les trente dernières années ont bien été marquées par l’émergence de nouvelles classes sociales, il a aussi montré que le contrôle bureaucratique serré de la société  crée des frustrations comparables à celles que manifestaient les Français au XVIIIème siècle.  Plus précisément, il a fait remarquer que les comportements violents de cadres locaux (expropriations forcées, interdictions de réunions, rétentions et emprisonnements de pétitionnaires) et les privilèges qu’ils s’octroient, entraînent une contestation sociale  grandissante et une relative perte de légitimité du Parti. Si ce dernier parvient à satisfaire le besoin d’amélioration des conditions de vie matérielles, il n’est donc pas à l’abri de la contestation, voire de la révolution. Comme le rappelle Jean-Philippe Béja, dans la France du XVIIIème siècle, la contestation de l’ordre monarchique appuyée par les Lumières a également progressé dans un contexte  où le niveau de vie des paysans et des bourgeois ne cessait de croître[1].

IMG_5462Lors de la seconde intervention, Ni Yuzhen, maître de conférences au département d’histoire de l’Université normale de Pékin a également évoqué les conséquences de la constriction des corps intermédiaires dans la société de l’ancien régime. Procédant d’une comparaison des révolutions étasunienne et française, Ni Yuzhen a insisté sur le fait que le système politique français du XVIIIͤ siècle – interdisant les organisations intermédiaires indépendantes de l’État – s’exposait davantage au risque de révolution violente. Reprenant les propos de Tocqueville, Ni Yuzhen fait remarquer que la puissance de l’arbitraire d’État, tend à limiter le développement des capacités d’auto-contrainte des agents sociaux qui ont dès lors davantage recours à la violence physique afin de régler leurs conflits. Selon elle, cette assertion tocquevillienne est également susceptible d’éclairer certains comportements radicaux fréquemment rencontrés dans la Chine contemporaine (suicide des ouvriers, manifestations violentes, meurtres dans les écoles, immolations).

Les deux premières interventions de M.Béja et de Mme Ni, portant principalement sur l’analyse des relations État/Société, ont permis de dégager nombre de points communs entre la France de l’ancien régime et la Chine d’aujourd’hui. Sans invalider ces constats, Michel Bonnin s’est appliqué à répertorier les divergences entre les deux configurations historiques. Pour lui, la première différence saillante repose sur le fait que la noblesse française n’a « pas vu venir » le risque d’une révolution.  À la différence des dirigeants de la République populaire de Chine, qui accordent une très grande importance au « maintien de la stabilité », la noblesse française, principale organisatrice des « salons », a contribué à la promotion des idéaux des intellectuels qui contestaient la société de l’ancien régime. Par ailleurs, les traumatismes de la Révolution culturelle ont renforcé chez les Chinois, un besoin de stabilité et d’État dont les dirigeants communistes ont habilement joué afin de renforcer leur pouvoir, notamment à travers le célèbre slogan de la « société d’harmonie », ce qui limite tendanciellement les velléités révolutionnaires. Michel Bonnin a cependant insisté sur le fait que la vigilance de l’appareil d’Etat chinois ne pouvait remplacer sur le long terme des réformes nécessaires.

Cette intervention rappela ainsi que si l’absolutisme français de la fin du XVIIIème et la Chine du XXIème siècle possèdent de nombreux points communs, il ne faut pas négliger les spécificités des configurations historiques. Dans un même ordre d’idées, Duan Demin (historien spécialiste de longue date de Tocqueville) a insisté sur le fait que les dirigeants de la Chine populaire ne prétendaient pas que leur pouvoir reposait sur les « lois naturelles », bien qu’ils s’arrogent toujours (comme le monarque absolu français) le monopole de la représentation des « intérêts du peuple ».

Ce que Wang Qishan a voulu dire aux élites dirigeantes par cette référence à Tocqueville

Les interventions de Zhang Xiaojin (directeur du département de sciences politiques de l’université Tsinghua) et de Zhang Guangzhao (auteur de l’article «  Pourquoi Wang Qishan recommande la lecture de L’ancien régime et la révolution » paru dans le Quotidien du peuple) se sont inscrites dans un autre registre.

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Zhang Xiaojin s’est, lui, demandé pourquoi la référence à Tocqueville avait pu complétement supplanter les références à Marx – auteur censé faire figure d’autorité pour un Parti « communiste ». Pour Zhang Xiaojin, le relatif abandon de Marx s’inscrit dans le droit fil d’un désintérêt du pouvoir pour les modes de domination économique. Il révèle également les inquiétudes des dirigeants chinois quant à la pérennité du système politique de l’État-Parti.  En définitive, la recommandation de lecture de Wang Qishan peut être interprétée comme l’une des manifestations d’un pouvoir qui manque sérieusement de confiance dans sa légitimité et son avenir.

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Zhang Guangzhao a également défendu son point de vue sur cette question. Tout d’abord, il a tenu à souligner que Wang Qishan, historien de formation, ne pouvait avoir recommandé l’ouvrage de Tocqueville sans une arrière-pensée politique précise. Contrairement à ce que Wang Qishan a plus tard déclaré, les intellectuels ne sur-interprètent pas forcément  ses propos.  Pour Zhang Guangzhao, il ne fait aucun doute que la recommandation de Wang Qishan, d’abord adressée à des « cadres dirigeants », a été pensée comme une sorte de mise en garde. Selon lui, Wang Qishan cherchait à leur faire comprendre les risques des « privilèges » qu’ils s’octroient et qui nuisent aux intérêts de l’ensemble des membres du Parti. Ainsi, Wang Qishan serait persuadé que « la réforme est risquée, mais l’absence de réforme est encore plus risquée », tant les aspirations à une société méritocratique sont fortes.

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Prolongement des débats

Ces approches aussi diversifiées que riches ont capté l’attention d’un public venu en nombre. Malgré la chaleur écrasante, soixante-dix personnes se sont amassées dans la salle 309 du département d’histoire de Tsinghua. Une dizaine de personnes ont même suivi les débats depuis le couloir attenant à la salle de conférences.

Les débats se sont ensuite poursuivis pendant plus d’une heure. Ils ont amené de nouvelles comparaisons entre les révolutions en Europe de l’Est et la situation politique de la Chine. Ils ont également permis aux intervenants de critiquer les approches culturalistes qui lient la stabilité ou l’instabilité des systèmes politiques à la question des valeurs fondamentales et inaliénables des « civilisations ».


[1] Tocqueville souligne notamment qu’à la différence des paysans allemands, les paysans français avaient cessé d’être serfs bien avant la révolution. Les paysans-propriétaires français étaient en revanche soumis à l’arbitraire de fonctionnaires du pouvoir central qui administraient la paroisse, levant notamment les impôts.

Voir, Alexis de Tocqueville (1856), L’ancien régime et la révolution, Livre deuxième, Chapitre 1, « Pourquoi les droits féodaux étaient devenus plus odieux au peuple de France que partout ailleurs ».

[2] Terme emprunté à Michel Bonnin, qui exprime le fait que le monopole de la représentation politique est toujours dans les mains d’un Etat-Parti (issu de la société totalitaire) alors que le Parti a abandonné son projet politique de création d’un « homme nouveau ». Voir, M, Bonnin (2003 ) « Comment définir le régime chinois aujourd’hui » in Y. Michaud, La Chine aujourd’hui, Paris : Odile Jacob, pp. 219-243.

Venue à Pékin de M. Antoine Lilti

Dans le cadre de son cycle de conférences sur « Les Lumières françaises», le CFC a l’honneur d’inviter M. Antoine Lilti à Pékin du 27 au 31 mai 2013. Antoine Lilti est actuellement directeur d’études à l’EHESS où il donne un séminaire sur l’historiographie des Lumières. Il a dirigé la rédaction de la revue Annales. Histoire, Sciences sociales. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage intitulé : Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle. et d’un article « comment écrit-on l’histoire intellectuelle des Lumières? Spinozisme, radicalisme et philosophie« .

Ses conférences auront lieu au département d’histoire de l’université de Pékin le 28 mai et au département d’histoire de l’université Tsinghua le 30 mai. Elles seront respectivement consacrées à Jean-Jacques Rousseau et aux Lumières dans la pensée de Michel Foucault.

Dans sa première conférence intitulée « Authenticité et célébrité : Jean-Jacques Rousseau et l’espace public des Lumières », Antoine Lilti montrera le dilemme dans lequel est pris « Jean-Jacques » qui, voulant vivre dans l’authenticité et la simplicité, devient par là-même une « star », le premier écrivain à faire l’expérience de la célébrité comme un phénomène culturel. Contrairement à Voltaire qui veut parler à la raison humaine, Rousseau en appelle aux sentiments et à l’exemplarité. Il est ainsi confronté à une curiosité et un attachement qui ne s’adressent pas seulement à ses idées, mais à sa personne. La volonté de mettre sa vie en accord avec ses idées risque alors d’apparaître comme une mise en scène. Et la célébrité qu’elle lui confère finit par lui être intolérable. Cette présentation des contradictions auxquelles est confronté le premier intellectuel « médiatique » devrait intéresser un public d’aujourd’hui, qu’il soit français ou chinois.

a seconde conférence, intitulée « Le diagnostic de la modernité : Michel Foucault et les Lumières », s’attachera à analyser le tournant que prend la pensée de Michel Foucault dans les dernières années de sa vie. Critique radical des Lumières dans les années 1960-1970, Foucault en arrive dans les années 1980 à se réclamer de Kant et de sa conception de l’Aufklärung. Certainement influencé par son débat avec des intellectuels comme Habermas ou Maurice Agulhon, mais aussi par sa participation à la politique en tant qu’intellectuel, le retour aux Lumières de Michel Foucault n’est pas une acceptation pure et simple de la position de ses critiques défenseurs des Lumières, mais une tentative de redéfinition de la modernité. Dans un pays où Foucault, vu à travers le prisme américain de la French Theory, a joué et continue à jouer un rôle important dans le débat entre libéraux et anti-libéraux, entre critiques et défenseurs des Lumières, la conférence d’Antoine Lilti devrait apporter un éclairage utile.

Pour tout renseignement supplémentaire, merci de bien vouloir nous contacter par courriel à : contact@beijing-cfc.org

Table ronde : « La perception de la Chine dans la Françafrique » – Centre Tsinghua Carnegie – 03 avril 2013

In recent years, China has supplanted the United States as Africa’s largest trading partner and claims significant investments in francophone Africa. As China’s footprint on the continent grows along with its domestic energy requirements, its quest for natural resources brings it into contact with varying African governments, companies, and local populations. This presence has naturally resulted in diverse public perception of China in francophone Africa, and holds broader implications for Beijing’s relations with France and on the African continent. The pending roundtable discussion will serve to highlight that public perception and use it as a lens to examine evolving Sino-French relations and China’s presence in Africa more broadly.

The Carnegie-Tsinghua Center for Global Policy and Tsinghua Sino-French Center cordially invites you to attend a roundtable discussion with Professor Jean-Pierre Dozon. The event, “Perception of China in Francophone Africa”, will take place on Wednesday, April 3, 2013, at the Carnegie-Tsinghua Center for Global Policy from 3:30 to 5:30 PM. Carnegie-Tsinghua’s Zhang Chuanjie will moderate the roundtable. It will be open to public and dinner reception will be held at 18:00 p.m. after the discussion.

Professor Jean-Pierre Dozon is a resident historian and anthropologist of Franco-African relations at the School for Advanced Studies in the Social Sciences based in Paris, France. Dozon’s academic foci include the development of Sino-African diplomatic relations and the links between religious movements and state power in Africa.

The Carnegie-Tsinghua Center for Global Policy hopes you will be able to join us at this event. The Carnegie-Tsinghua Center’s contact information and address are attached. If you have any questions, please contact: Liang Xiao 15210563916 Email: cecilialx1991@gmail.com

Working Languages: Chinese, French

Time: April 3, 2013 3:30-5:30 PM

Event: Public Perception of China in Francophone Africa

Discussants (in alphabetical order):

Cai Hua, Institute of Sociology and Anthropology, Peking University

Mao Xiaojing, Chinese Academy of International Trade and Economic Cooperation

Aurélien Boucher, Center of Sino-French Research in Humanities and Social Sciences, Tsinghua University

Sun Xiaomeng, School of Asian and African Languages, Beijing Foreign Studies University

Wang Kun, French Department, Beijing Foreign Studies University