Résumé du Séminaire jeunes chercheurs du 17 juin 2020

Le 17 juin 2020, le CFC a organisé en ligne le dernier Séminaire jeunes chercheurs du semestre, où Pierre Do et Gaël Bizet ont pu présenter leurs travaux de recherche.

Tout d’abord, Pierre Do, en quatrième année de doctorat à l’Université de Tsinghua en ingénierie hydraulique, nous a présenté sa thèse : « Exploring Synergies in the Water-Food-Energy Nexus by Using an Integrated Hydro-Economic Optimization Model for the Langcang-Mekong River Basin ». Celle-ci étudie les impacts du partage des ressources hydrauliques entre les 6 pays que traverse le Mékong – Chine, Myanmar, Laos, Thaïlande, Cambodge et Vietnam. Pour cela, il s’est concentré sur trois secteurs : l’eau (le fleuve), l’agriculture (l’irrigation des cultures) et l’énergie (les barrages).

Pierre Do prend également en compte la composante institutionnelle, en mettant en avant le rôle de la Lancang-Mekong Cooperation (LMC), créée par la Chine en 2016 et qui depuis est devenue l’instance politique décisionnaire dans la région.

Sa problématique s’attache à la manière dont les barrages – controversés vis-à-vis des impacts sur l’écosystème et des déplacements de population – peuvent être utilisés de façon positive. L’objet de son étude est de regarder comment améliorer la gestion des barrages, basée sur la coopération entre pays.

Pour cela, Pierre Do a construit un modèle intégrant trois paramètres – la production hydroélectrique, la production agricole par irrigation et le rendement de la pisciculture – à travers les trois composantes que sont les données hydrologiques, les infrastructures hydroélectriques (barrages et autres) et les zones d’irrigations et pratique de culture dans le bassin versant. Ce modèle vise à créer une « condition référence » servant de base pour ensuite y apporter des variations et ainsi formuler des scénarios possibles. Le modèle explique le fonctionnement d’un bassin versant et essaye de comprendre quelles sont les conséquences de la gestion des barrages sur les secteurs de l’hydrologie, l’hydroélectricité et l’irrigation.

Ce modèle met en lumière des compromis entre les différentes données. Son étude révèle ainsi que les barrages peuvent augmenter les revenus pour l’irrigation, et ce notamment en période de sécheresse, d’où la nécessaire coopération et le partage d’informations entre la Chine en amont et les autres pays en aval. Dans certains cas, l’utilisation de l’eau des barrages peut également améliorer la production piscicole, mais elle se trouve alors en compétition avec l’irrigation des cultures.

Enfin, Pierre Do soutient que la gestion de ce bassin a accentué le leadership chinois dans la région, lequel a travaillé en bonne intelligence pour développer économiquement la région grâce à la construction des barrages. Il conclut donc que les barrages sont positifs pour la coopération régionale. Florence Padovani nuance le propos en rappelant les manifestations des populations locales, notamment au Laos, qui se trouvent tributaires des actions de la Chine en amont du fleuve. De plus, les projets de construction de barrages chinois emploient souvent de la main d’œuvre chinoise au détriment des populations locales.

Lors de la séance de questions-réponses qui a suivi la présentation, Pierre Do est revenu sur les raisons du choix du sujet, et les relations qu’il entretient avec son directeur de thèse. La coopération intergouvernementale en Asie du sud-est dans le domaine hydraulique a également été abordée.

Arnaud Debauge lors de la séance de questions-réponses

 

Dans un second temps, Gaël Bizet, actuellement en master double diplôme entre l’École Centrale de Nantes et l’Université de Tsinghua en mécanique du solide et simulation, nous a présenté une introduction à la simulation (et l’expérimentation) en mécanique.

Tout d’abord, Gaël Bizet est revenu sur les notions physiques élémentaires que sont la mécanique, la méthode des éléments finis et la simulation. La mécanique des milieux continus est l’étude des mouvements dans l’espace d’un objet déformable que l’on considère dans son ensemble. Cela présente deux variables essentielles que sont la déformation de l’objet ainsi que la contrainte, ou pression interne, que celui-ci subit. La simulation est un outil de visualisation qui utilise un ensemble d’équations prédisant la réaction d’un objet dans une situation donnée. Pour la réaliser, on utilise la méthode des éléments finis : on effectue une sorte de maillage sur l’objet que l’on veut étudier – car considérer un objet dans son ensemble revient à le diviser en une multitude de points plus ou moins précis – pour pouvoir prédire son mouvement.

La simulation revient donc à appliquer la mécanique des milieux continus avec la méthode des éléments finis. Plus le maillage sera fin, plus la simulation ressemblera à la réalité. Le rôle de l’ingénieur est donc de faire un compromis entre la précision de la simulation et le coût de calcul (plus la simulation est précise et plus les coûts pour la réaliser sont élevés).

Pour illustrer ses propos, Gaël Bizet a présenté l’exemple du brasage, une méthode d’assemblage de métaux sur laquelle il a travaillé pendant un stage en entreprise. Cette technique est notamment utilisée dans les industries de précision comme l’aéronautique. Il lui a été demandé de créer une simulation pouvant modéliser les contraintes engendrées par le brasage sur une pièce finale. Quoique toujours une approximation, ce type de simulation est couramment utilisé dans ces industries de précision pour éviter au maximum les tests physiques, très coûteux, sur les pièces à tester.

Lors de la séance de questions-réponses qui a suivi la présentation, Gaël a présenté le sujet du mémoire de master qu’il rédigera l’année prochaine, et qui concernera une autre technique utilisée dans les matériaux : le moulage. Il va étudier l’influence des trous dans une pièce, créés par le moulage de celle-ci, sur la durée de vie de la pièce. Il se focalisera en particulier sur une pièce du réacteur d’un avion, pour pouvoir pronostiquer, selon le nombre, la taille, et la concentration des trous créés par le moulage, combien de vols, décollages et atterrissages ladite pièce pourra supporter.

Yannick Podgorski a ensuite souligné la potentialité de l’amélioration des simulations grâce aux nouvelles méthodes informatiques comme celle des ordinateurs quantiques apportant une plus grande puissance de calcul. Cela permettra de réduire le compromis entre précision de la simulation et coût du calcul.

Pour terminer ce Séminaire jeunes chercheurs, qui conclut également le cycle des Séminaires 2019-2020 du CFC, la directrice du Centre Florence Padovani a remercié l’ensemble des participants, et rappelé l’intérêt de ces Séminaires qui, avec des présentations d’étudiants en master et de doctorants, en sciences dites « dures » comme en sciences humaines et sociales, nous permettent de nous enrichir mutuellement.

Séminaire jeunes chercheurs – 7 mai 2020 (en ligne)

Le 7 mai 2020, le CFC a tenu un Séminaire jeunes chercheurs en ligne, rassemblant une dizaine de participants se trouvant à Pékin, en France et à Vancouver, pour écouter les présentations de Yannick Podgorski et Grégoire Bienvenu. Nous prévoyons de renouveler l’expérience pour la dernière séance de l’année au mois de juin.

Tout d’abord, Yannick Podgorski, doctorant en première année à l’Université des Sports de Pékin en sport et management, a présenté un exposé sur le sport et les médias à l’époque de la concession française de Shanghai, illustré par de nombreuses photographies d’époque.

Image : sources : Jai Alai : http://www.shanghaiartdeco.net/lost-treasure-shanghais-jai-alai-auditorium/ ;
Loisirs : 
https://www.flickr.com/photos/161392673@N02/27594950738/in/album-72157665777176527/

Yannick Podgorski a dans un premier temps présenté l’histoire des relations entre les pays occidentaux et la Chine durant la fin du XIXe siècle et le début XXe. Celles-ci ont été fortement marquées par les Guerres de l’opium, menées par les Occidentaux principalement en vue de forcer la Chine à ouvrir ses ports et son marché intérieur pour pouvoir développer le commerce. Ces guerres avaient également une portée missionnaire chrétienne. Les Traités inégaux conclus après les différentes Guerres de l’opium ont donné aux pays occidentaux de nombreux avantages commerciaux et religieux.

C’est dans ce contexte historique que la France, à l’instar d’autres puissances occidentales comme la Grande Bretagne ou les États-Unis, va aménager une concession française dans la ville de Shanghai, la plus grande concession de France à l’étranger, régie par le principe d’extraterritorialité et sous la responsabilité du Consul. Cosmopolite, rassemblant jusqu’à 40 nationalités différentes, la concession voit son apogée après la Grande Guerre.

Le sport et les pratiques sportives importées de France occupent une place importante dans la vie des « bourgeois » cherchant des moyens de se divertir, se rassembler, mais également de se montrer dans la concession. Sont notamment pratiqués la pelote basque, la boxe ou encore le mini-golf. Les passionnés se rassemblaient au Cercle sportif français ou encore au Parc des Sports Auditorium Jai-alai fort de ses 3 000 places assises en intérieur.

La presse écrite et la radio, déjà très développées pour l’époque, couvraient les divertissements sportifs, avec notamment le Journal de Shanghai qui contenait de nombreuses publicités sportives ainsi que des petits manuels touristiques indiquant les « bons plans » sportifs. La place prépondérante des médias et du sport dans les loisirs, conclut Yannick Podgorski, a façonné la concession de Shanghai à l’image de la France en y représentant sa culture sportive, et a contribué au rayonnement de la culture française.

Une session de questions-réponses après la présentation a été l’occasion pour Yannick Podgorski de rappeler l’importance du sport dans la société, non seulement pour le bien-être, mais aussi comme véhicule d’idée, un outil de « sport power » permettant aussi bien nationalement qu’internationalement de développer sa visibilité et d’accroître son influence. Pour finir, Florence Padovani a également rappelé quelques faits historiques avant de souligner l’intéressante ambiguïté dans l’approche des Chinois autour de l’héritage patrimonial de Shanghai, qui mélange fierté du grand passé de la ville et preuve de l’humiliation subie par la Chine face à l’occupation de forces étrangères.

Dans la deuxième partie du séminaire, Grégoire Bienvenu, doctorant en première année à La Sorbonne Nouvelle Paris 3 et à la Communication University of China, a fait sa présentation depuis Vancouver, où il était 6h du matin. Pour commencer, Grégoire est revenu sur l’histoire du développement du hip-hop en Chine, d’abord apparu dans les années 1990, et dont les premiers grands groupes sont devenus célèbres au tournant des années 2000. L’émission Rap of China, diffusée depuis 2017, marque un vrai tournant en faisant basculer le hip-hop de la scène underground à la scène grand public.

Grégoire Bienvenu, dont la thèse se concentre sur les enjeux socio-culturels liés au développement du rap chinois, approche le hip-hop chinois à travers deux thèmes : l’hybridité culturelle et l’ideotainment. L’hybridité culturelle observe la manière dont le hip-hop a été intégré par la jeunesse chinoise puis réinterprété pour présenter ses propres particularités. L’ideotainment, théorisé par Johan Lagerkivst, décrit l’instrumentalisation par le pouvoir politique de la culture pop. Cela se traduit par une constante négociation entre les rappeurs et les autorités.

Grégoire revient ensuite sur une étude réalisée le mois dernier pour une future publication dans Perspectives Chinoises, où il examine les réactions des rappeurs chinois face au Covid-19, notamment à travers l’analyse du vocabulaire utilisé dans leurs chansons parues pendant cette période. Pour illustrer ses propos, il ponctue sa présentation d’images, d’extraits musicaux et de courtes vidéos des rappeurs chinois.

On voit qu’au début de la crise sanitaire, le vocabulaire utilisé dans les chansons est mélioratif et apporte un message positif, en soutien au récit des autorités chinoises qui présente une Chine mobilisée dans la lutte contre le coronavirus. Les images utilisées ont également leur importance. Le monde médical est omniprésent, symbolisé à travers le masque chirurgical et la figure du médecin (tantôt héroïque ou guerrier), mais toujours décrit en termes généralistes et métaphoriques pour éviter une prise de position politique.

Toutefois, à partir de la troisième semaine, le vocabulaire utilisé évolue vers un lexique plus sombre et relatif à la mort, qui, même s’il paraît anodin ou peu critique, montre déjà une prise de position. Des mots tels que « Wuhan » ou « virus », non censurés dans les chansons mélioratives, se retrouvent réduits à leurs initiales pour éviter ce que Margaret E. Roberts appelle la censure poreuse, c’est-à-dire censurer ces mots quand ceux-ci se trouvent associés à un champ lexical négatif. Pour éviter la censure, les rappeurs déplacent le récit dans une fiction en évitant de mentionner ces mots-clés, ou décident de ne pas diffuser leurs chansons sur les plateformes d’écoute.

Extrait de la vidéo diffusée par Grégoire Bienvenu intitulée « Life is Beautiful ».

Malgré une critique du gouvernement parfois assez claire dans ses paroles, le hip-hop chinois ne doit pas être simplement ramené à un affrontement de David contre Goliath. Le modèle économique, qui découle principalement des performances sur scène, a été fortement impacté par l’arrêt de toute production live dû au coronavirus, et les artistes se doivent de continuer à publier malgré une critique à leur encontre d’opportunisme commercial. Grégoire Bienvenu soutient que dans le contexte chinois,  l’économie impose des normes qui structurent la composition musicale, et ce facteur est peut-être même plus important que le politique.

Pour conclure, Grégoire Bienvenu avance deux enseignements à tirer de cette étude : premièrement, le rap chinois, quoique pouvant paraître peu critique envers le gouvernement, n’est pas apolitique. Deuxièmement, même si les autorités contrôlent le contenu à travers la censure, le facteur économique joue un rôle majeur dans la prise de position des rappeurs et constitue la structure sous-jacente à la scène hip-hop chinoise.

Lors de la session de questions-réponses, Grégoire Bienvenu a pu différencier la scène hip-hop de la scène punk chinoise, bien plus critique car restée underground. De plus, en appliquant la théorie de l’ideotainment, le cas chinois peut être assimilé à la situation en Russie où les autorités ont ouvertement déclaré ne pas vouloir censurer le hip-hop, mais bien le réinterpréter, ce qui n’est pas le cas en Corée du sud ou au Japon. Grégoire a pu revenir sur la différentiation des groupes de rap selon leur ville (Chengdu, Xi’An ou encore Changsha) mais également selon les langues utilisées, comme le rap au Xinjiang, au Tibet ou encore en Mongolie intérieure qui parfois sont en dialecte local. Enfin, Grégoire Bienvenu a indiqué que les rappeurs chinois qui font des tournées à l’international, et notamment aux États-Unis, ne sont pas plus critiques pour autant. Ceux-ci n’utilisent pas les mêmes codes que dans le rap américain (sexe, crime, drogue) car ils ciblent principalement un public estudiantin chinois aisé – ici encore le poids économique semble être prioritaire – et marqué par le nationalisme chinois à l’étranger.

Cette session, quoique réalisée en ligne, a été très chaleureuse et a permis de rassembler des étudiants désormais aux quatre coins du monde.

Résumé de la conférence de Christine Chaigne à Beida : « Le droit souple, un intrus dans le droit français ? »

Christine Chaigne, maître de conférences HDR à la Faculté de droit de l’Université Aix-Marseille, est venue le jeudi 19 décembre 2019 donner une conférence à l’Université de Pékin intitulée « Le droit souple, un intrus dans le droit français ? ». Elle a été chaleureusement accueillie par le professeur Peng Chun (彭錞), maître de conférences de la Faculté de droit de l’Université de Pékin et co-organisateur de l’événement.

Christine Chaigne et Peng Chun (彭錞)

Christine Chaigne s’attarde dans un premier temps sur le champ lexical afférent au droit souple : accord, charte, circulaire, code de bonne conduite, norme technique, standard, résolution, recommandation, memorandum of understanding. Elle rappelle que cette notion de droit souple est d’abord apparue dans le domaine du droit international, appliqué à des Etats souverains qu’il ne peut contraindre. Elle précise qu’en droit français le droit souple n’est pas contraignant en lui-même : il incite, il propose, lorsque le droit dur prescrit, ordonne, sanctionne.

Christine Chaigne aborde ensuite quelques hypothèses et problématiques liées au droit souple. Par exemple, faut-il parler de droit « souple », de droit « mou », de droit « doux » ou encore de droit « flexible » comme le nomme Jean Carbonnier, un des plus grands juristes français du XXe siècle? Lorsqu’est appliqué un outil du droit souple, dans quelle mesure la sécurité juridique est-elle garantie ? Ou encore, dans le contexte français, le droit souple est-il un symptôme ou bien une conséquence d’un disfonctionnement du droit dur ? Se posent enfin les questions des critères d’identification du droit souple, du recours au droit souple, et de la justiciabilité des instruments de droit souple.

Christine Chaigne revient sur ce qu’elle nomme une des « maladies du droit française » : l’inflation du droit. Il se pourrait qu’en Chine le système juridique ne soit pas encore assez développé, mais en France, il l’est trop ! Peut-être cela explique t’il en partie la place que prend le droit souple dans le paysage juridique français.

Christine Chaigne présente ensuite les trois conditions cumulatives posées par le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative, pour identifier un instrument de droit souple :

  1. L’instrument de droit souple doit avoir pour objet de modifier ou d’orienter les comportements: le droit souple ne limite pas la liberté des individus mais l’oriente.
  2. L’instrument ne crée pas par lui-même des droits ou des obligations. En effet, le droit souple ne modifie pas l’ordre juridique, ce qui est un élément essentiel pour le distinguer du droit dur : même s’il peut mettre en cause la responsabilité, il ne crée pas d’obligations contraignantes.
  3. L’instrument doit présenter par son contenu et son mode d’élaboration un degré de formalisation et de structuration qui le rapproche de la règle de droit dur. Ce point permet de distinguer le droit souple du non-droit.

Enfin, Christine Chaigne aborde deux problèmes fondamentaux qui se posent avec le droit souple : le problème de la sécurité juridique, et celui de la légitimité. Le droit souple, contrairement au droit dur, ne fait pas l’objet d’une publication dans le Journal officiel. Or, « nul n’est censé ignorer la loi ». De plus, le droit souple ne bénéficie pas de la même légitimité que le droit dur, avec notamment des lois votées par l’Assemblée nationale. C’est pourquoi le Conseil d’État suggère que soit portée attention à ces limites et propose en particulier que le « déficit démocratique » du droit souple soit contré par la transparence dans l’adoption et l’élaboration des instruments de droit souple.

En conclusion, pour Christine Chaigne le droit souple n’est pas un intrus dans le droit français ; elle considère le droit souple plutôt comme un complément du droit dur, susceptible de servir de « remède » aux « maladies » du droit français. Encore faut-il que la France élargisse sa conception du droit et accepte que le droit joue également un rôle d’incitation, de recommandation, ou d’orientation, rejoignant ainsi la définition du « flexible droit » de Jean Carbonnier.

Professeures Wang Wei (王蔚) et Zhang Li (张莉)

Les discussions qui ont suivi la présentation de Christine Chaigne sous la direction du professeur Peng Chun (彭錞), ont été animées et riches. Les professeures Wang Wei (王蔚) et Zhang Li (张莉), de l’Université de politique et de droit, ont dans un premier temps fait part de leurs remarques, touchant notamment à la question de la définition du droit souple et de l’origine de sa création, à la vision sociologique du droit portée dans la présentation de Christine Chaigne, ou encore au droit de regard du Conseil d’État par rapport aux instruments du droit souple qui ne créent pas par eux-mêmes de droits ou d’obligations pour leurs destinataires. Le professeur Peng Chun a quant à lui fait un rapprochement avec une notion fondamentale du droit anglais, le duty of care.

Ces débats ont permis à Christine Chaigne de suggérer que l’importance croissante du droit souple en France est peut-être une conséquence de l’influence du droit chinois où le droit souple semble dominant. Les nombreuses questions des étudiants ont également permis à Christine Chaigne de rappeler la différence d’acception de la notion de norme technique. En France, la norme technique est habituellement d’application volontaire : c’est une norme technique non obligatoire ; en Chine, lorsqu’on fait référence à une norme technique, il s’agit dans la grande majorité des cas d’une norme technique obligatoire (GB) mais non adossée à une règle de droit dur.

Lin Lin (林琳) et Christine Chaigne

Ces échanges nourris entre professeurs et étudiants sont en grande partie dus aux remarquables traductions de Madame Lin Lin (林琳), dans un domaine délicat, et nous l’en remercions chaleureusement.

Intervention de Florence Padovani au Schwarzman College de l’Université de Tsinghua : « Du Barrage des Trois Gorges à la province du Guandong : l’histoire des déplacés des Trois Gorges »

Le 6 janvier 2020, Florence Padovani, directrice du Centre franco-chinois de recherche en sciences sociales de l’Université de Tsinghua, a donné une conférence au Schwarzman College intitulée « From the Three Gorges to Guangdong – The story of Three Gorges resettlees ». Cette conférence présente les recherches que Florence Padovani a menées sur plus de quinze ans auprès des populations déplacées de Chongqing et du Hubei vers la province du Guangdong et la municipalité de Shanghai. Elle a concentré sa présentation sur les personnes de la préfecture de Wushan qui ont été relogées dans la province du Guangdong à Yaoshan.

Dans un premier temps, Florence Padovani revient sur le projet de construction du barrage en lui-même, qui avait déjà été envisagé par Sun Yat-Sen (孙中山) dès 1919. Il a fallu toutefois attendre l’impulsion du premier ministre Li Peng (李鹏) pour que les travaux puissent débuter au début des années 1990. La construction s’est achevée en 2009 pour être complètement opérationnel en 2013. Construit dans le Hubei mais ayant principalement un impact sur les populations de Chongqing, à cause du réservoir, le projet a inondé plus de 20 communes et municipalités, et fait de 700,000 selon les sources officielles, à plus de deux millions de déplacés selon les spécialistes.

Le Yangtsé (长江), fleuve sur lequel a été construit le barrage, est de grande importance pour les populations locales qui y voient un réservoir d’eau et de nourriture, un créateur d’emplois liés à la pêche, l’agriculture et le tourisme, mais également un vecteur de mort à cause des terribles inondations c’est pourquoi il est parfois considéré comme une divinité. Florence Padovani montre des photos des affiches des autorités locales avertissant la population du niveau d’eau maximum (170m au-dessus du niveau de la mer). Elle a aussi montré des photos de nouveaux villages construits plus haut à flanc de montagne, conçus dans un premier temps pour accueillir les déplacés avant que l’on ne prenne en compte les risques de glissement de terrain.

Dans un deuxième temps, Florence Padovani présente son terrain effectué à Yaoshan, un village de déplacés dans la province du Guangdong à plus de mille kilomètres du Barrage des Trois Gorges. Elle présente l’organisation du village séparant nettement les déplacés de la population locale. Les maisons construites pour les déplacés sont de trois tailles selon la dimension des familles, mais elles sont de facture identique. Des difficultés apparaissent pour allouer ces nouvelles maisons, liées à la corruption locale, aux enfants non-déclarés dans les familles et à l’estimation des compensations.

Florence Padovani aborde ensuite le sentiment d’attachement à un lieu, défini par le sociologue Marc Breviglieri, pour étudier le déplacement forcé de ces populations dans des lieux parfois très éloignés de leur village natal et présentant des us et coutumes différents des leurs. L’identité des déplacés est faite d’oppositions, entre la dépossession et l’attachement, entre le local et le national dans le contexte de relocalisation de ces personnes « en transition ». Les différentes modalités d’appropriation du lieu peuvent s’illustrer par la différence entre y habiter et y vivre.

Dans le cas d’étude de Yaoshan, Florence Padovani remarque très peu d’interactions avec la population locale, voire un ostracisme vis-à-vis des nouveaux arrivants : peu de mariage entre les différents groupes de populations, des rites funéraires séparés etc. Cela a amené de nombreux déplacés à retourner dans leur terre d’origine, créant parfois des villes « fantômes » où tous, jeunes comme personnes âgées, sont retournés vers le Barrage des Trois Gorges. Certains voient également dans leur retour davantage d’opportunités professionnelles sur place, où ils peuvent déjà jouir d’un réseau et connaissent mieux l’environnement des affaires.

Enfin, Florence Padovani traite de la question de l’« histoire officielle » des déplacements de population dans la zone du Barrage des Trois Gorges présente dans divers musées, qui suit la ligne patriotique donnée par le Parti communiste chinois et passe sous silence le vécu des déplacés (Todorov). Les musées avancent notamment le terme de « culture de la migration » (移民文化), dans un contexte sociopolitique visant à maintenir la stabilité sociale et la légitimité du pouvoir en place. Quant aux déplacés, ceux-ci gardent très peu de souvenirs (photos, objets etc.) et n’ont pas de lieux où faire mémoire de leur traumatisme.

Une session de questions-réponses engagée avec la salle a finalement permis à Florence Padovani de préciser ses méthodes de recherche : elle a principalement mené, sur 15 ans, des entretiens ouverts avec la population déplacée sur plusieurs générations de migrants. Elle est également revenue sur le peu d’implication des populations déplacées dans le processus décisionnel de relogement, ainsi que sur les problèmes de définition du montant des allocations et de mauvaise gestion financière de l’argent alloué par l’État aux autorités locales.

Prix Fu Lei 2019

Les 23 et 24 novembre 2019 à Chengdu, Florence Padovani, directrice du Centre franco-chinois de recherche en sciences sociales de l’Université de Tsinghua, a participé en tant que membre du jury à la 11ème édition du Prix Fu Lei de la traduction et de l’édition. Ce prix récompense chaque année les meilleures traductions du français vers le chinois publiées par les maisons d’édition chinoises dans les catégories « Littérature », « Essai » et « Jeune Pousse ». La dernière catégorie est constituée de personnes dont c’est la première traduction.

Image : Ambassade de France en Chine

Le jury est composé en nombre égal de Chinois et de Français afin de juger à la fois le niveau de langue en chinois mais aussi l’intérêt de l’œuvre française choisie. Présidée par le directeur de l’ÉFEO Guillaume Dutournier, cette édition a récompensé Jin Longge (金龙格) pour sa traduction D’un château l’autre de Louis-Ferdinand Céline. Zhang Gen (张亘), s’est vu remettre le prix de meilleure traduction dans la catégorie « Essai » pour sa traduction de Subjectivité et Vérité de Michel Foucault, tandis que Kong Qian (孔潜) a remporté la catégorie « Jeune Pousse » pour sa traduction de Nos Richesses de Kaouther Adimi.

Pour plus d’informations sur ce prix littéraire, vous pouvez consulter le site du Prix Fu Lei.

L’article d’Olivia Snaije revient sur le déroulement de cette 11ème édition (texte en anglais), qui a également été couvert par Chine Nouvelle.

Compte rendu du séminaire jeunes chercheurs du jeudi 12 décembre 2019

Le dernier Séminaire jeunes chercheurs du semestre d’automne 2019 a rassemblé une dizaine d’étudiants pour écouter les présentations de Pierre-Adrien Deffis et David Juilien.

Dans un premier temps, Pierre-Adrien Deffis, de HEC Paris et en année d’échange à l’Université de Tsinghua pour sa deuxième année de master, nous a présenté les facteurs à prendre en compte afin d’assurer une entrée réussie sur le marché chinois à travers les cas d’étude de Danone et SEB.

Après les réformes d’ouverture de 1978 et la libéralisation progressive du marché chinois vis-à-vis des entreprises étrangères, celles-ci ont pu dès les années 2000 passer d’un modèle de joint-ventures obligatoire à un modèle entièrement étranger, les WFOE (wholly foreign owned enterprises). Pierre-Adrien revoit l’histoire de la croissance et du déclin sur le marché chinois de Danone, entreprise de produits laitiers et bouteilles d’eau, qui s’est associée à l’entreprise chinoise de produits laitiers Wahaha dès 1995. Il présente son évolution et les dissidences qui se sont petit à petit installées entre ces deux associés aux objectifs différents, où Wahaha a commencé à concurrencer Danone. A travers une approche interactive, les participants au séminaire ont essayé de déterminer la réponse qu’aurait dû apporter Danone lorsque les conflits ont surgi.

Pierre-Adrien présente ensuite l’évolution sur le marché chinois de SEB, entreprise familiale devenue leader de l’électroménager en France. Après avoir discuté avec l’auditoire du meilleur choix entre créer une joint-venture ou une WFOE, en mettant en avant les avantages de chaque option, Pierre-Adrien montre comment SEB, en créant une WFOE, a sécurisé sa place sur le marché chinois dans le long terme. En effet, leur implantation s’est réalisée à travers un processus plus long, certes, mais qui a suivi les us et coutumes chinois dans le monde de l’entreprise, contrairement à Danone qui avaient adopté une approche beaucoup plus conflictuelle avec leurs partenaires chinois.

Ces deux cas d’études permettent à Pierre-Adrien de résumer les éléments clefs à suivre pour réaliser une implantation réussie sur le marché chinois d’après lui : il faut créer une relation de confiance et éviter les confrontations directes, communiquer de manière conséquente et s’adapter à la culture locale, trouver des valeurs communes et des ambitions partagées, investir en temps et en argent mais également mener un suivi régulier des activités pour éviter tout désagrément futur.

Dans un second temps, David Juilien, en quatrième année de doctorat à Paris VIII nous présente son sujet de thèse : « la géopolitique locale en Chine, de l’extraordinaire à l’ordinaire », qui se focalise sur l’étude des conflits dus à l’aménagement du territoire en Chine rurale dans la vallée du fleuve Nu et le barrage de Baihetan (au Sichuan et Yunnan). David Juilien a d’abord expliqué les choix de ses cas d’études, avant de s’attarder sur la méthodologie suivie. Celle-ci est articulée autour de quatre axes définis par la « méthodologie géopolitique locale » : les logiques résidentielle, politique, environnementale et économique.

A travers les entretiens que David Juilien a menés auprès de la population locale, il présente les différents conflits et paradoxes engendrés par la transformation de l’espace de vie due au réaménagement du territoire dans la vallée du fleuve Nu, où d’un côté cela permet le développement économique et touristique de la région, et ainsi lutte contre la pauvreté importante dans la région, mais où les modes de vie sont transformés (notamment dans le secteur agricole), les populations sont déplacées, et où la corruption locale détériore les processus de relocalisation.

Il en va de même pour la région entourant le barrage de Baihetan (à la frontière entre le Sichuan et le Yunnan), où des zones faciles à cultiver vont être submergées sans être compensées par des terres de même qualité plus à flanc de montagne. De plus, le contrôle des informations données au compte-gouttes à la population locale empêche les habitants d’avoir une connaissance holistique de leur situation de compensation et de relogement, ce qui met en exergue l’inégalité des potentiels conflits émergents.

Pour terminer sa présentation, David Juilien explique le conflit mené d’abord pas des ONG locales puis internationales vis-à-vis des projets de barrage sur le fleuve Nu contre la NDRC (Commission nationale pour le développement et la réforme). Ces actions ont mené à l’arrêt de 13 projets de construction de barrages dans cette vallée frontière du Myanmar, principalement pour des raisons environnementales.

Conférence de David Camroux : « Populisme, y a t-il une variante asiatique particulière ? »

Dans cette conférence donnée au Schwarzman College de l’Université de Tsinghua devant un public estudiantin majoritairement étranger, David Camroux, professeur et chercheur honoraire au CERI – Sciences Po spécialiste de la région d’Asie du sud-est, s’est focalisé sur les expressions diverses du populisme en observant les différents dirigeants d’Asie du sud-est.

Sandrine Fontaine et Florence Padovani du CFC Pékin, professeur David Camroux, et Doug Hughes du Schwarzman College

Dans un premier temps, Pr. Camroux présente les trois définitions du populisme contenues dans la littérature scientifique :

  • Le populisme est une idéologie mineure qui coexiste avec de multiples idéologies, permettant par exemple de grandes différences d’expression entre un populisme dit « de gauche » et un populisme « de droite ».
  • Le populisme est une stratégie pour gagner du poids politique, notamment en vue de gagner des élections.
  • Le populisme est un style de performance, un style rhétorique, discursif, qui utilise « le langage du peuple ». En effet, selon Jan Werner Müller, le populisme, en plus d’opposer le « peuple » aux élites, présente ses utilisateurs comme les « représentants du vrai peuple».

David Camroux décrit ensuite le cas philippin, pays dirigé par Rodrigo Duterte, figure politique qui se présente comme « le Maire » (position qu’il occupait auparavant à Davao), en opposition des élites de Manille, et dont la politique vise à apporter des changements drastiques pour retrouver une image positive du pays dans un contexte où « tout le monde est corrompu ». Malgré une politique brutale menée entre autre contre les dealers de drogue dans le cadre de la « guerre contre le trafic de stupéfiants » (War on Drugs), Rodrigo Duterte reste extrêmement populaire avec un taux d’approbation de près de 75% de la population.

Cela s’explique par le langage utilisé par le président Duterte, qui, avec son franc-parler parfois peu châtier, se distance des élites jusqu’à les rejeter et se place comme le leader des « populations délaissées ». Il crée ainsi un ennemi commun, qui ne sont pas seulement les élites corrompues, mais inclut également les cartels de drogue, les terroristes, l’armée, ainsi que les services de renseignement étrangers de la communauté internationale critique de sa politique violente.

Après avoir revu ce cas d’étude, David Camroux propose huit dimensions du populisme en Asie du sud-est, dont six ont été avancées par Jean-Paul Gagnon. Pour cela, il passe en revue les caractéristiques des politiques des différents dirigeants de la région que sont Mahathir Mohamad (Malaysie), Hun Sen (Cambodge), Joko « Jokowi » Widodo (Indonésie), General Prayut Chan Ocha (Thaïlande), Rodrigo « Rody » Duterte (Philippines) et Aung San Suu Kyi (Myanmar).

  • Leur politique peut présenter un caractère d’exclusion ou d’inclusion. Dans des pays multiethniques, certains ont fait le choix de l’inclusion, comme en Indonésie où ils ont choisi une langue nationale qui n’était pas parlée par l’ethnie majoritaire. Au contraire, des pays mettent en place des politiques excluant ou défavorisant une certaine partie de la population, comme en Thaïlande où, avec la résurgence de l’« identité Thaï », les Musulmans malais du sud du pays sont mis de côté.
  • Les régimes peuvent présenter des tendances autoritaires ou démocratiques, même si tous les dirigeants ont été élus de manière démocratique.
  • Certains soutiennent une économie de marché (malgré un discours souvent plus redistributif comme c’est le cas en Indonésie), tandis que d’autres prônent une politique plus redistributive des ressources, tels que Rodrigo Duterte dans une certaine mesure, ou encore Mahathir Mohamad mais dont les politiques économiques de discrimination positive profitent à la majorité malaise.
  • Les dirigeants peuvent se présenter comme xénophobes ou cosmopolites. Le monde extérieur peut être utilisé comme le bouc émissaire des problèmes internes par certains populistes. A l’inverse, des dirigeants comme Joko Widodo ou Aung San Suu Kyi jouissent d’une image de personnage politique internationalisé.
  • Les gouvernants veulent mettre en place un système politique basé sur les élections pour communiquer ou bien sur un système plus participatif. A l’ère des médias sociaux, président Duterte est par exemple très actif sur Twitter.
  • Les populistes peuvent baser leur discours sur la nostalgie d’un âge d’or connu par leur pays comme en Thaïlande durant la période du Siam (XIV au XVIème siècle) ou bien être source d’inspiration pour le futur.
  • Les dirigeants peuvent avoir un discours religieux, comme le General Prayut Chan Ocha qui soutient que le Bouddhisme devrait être la religion officielle du pays, ou bien au contraire avoir une rhétorique séculaire comme Joko Widodo en Indonésie.
  • Les responsables politiques peuvent avoir un discours sui generis ou bien dynastique concernant leur successeur, comme Hun Sen au Cambodge qui prépare son fils pour le remplacer après déjà plus de 30 ans au pouvoir.

Pour continuer sa présentation théorique, professeur Camroux passe ensuite en revue les différentes variables pouvant impacter la rhétorique et la pratique populistes chez les dirigeants d’Asie du sud-est : le type de régime (présidentiel, parlementaire, monarchie constitutionnelle etc.), le système électoral, la faiblesse ou la force des institutions étatiques face à la capacité de la population à se mobiliser derrière un leader populiste, ainsi qu’une variable extérieure où un populiste peut tirer sa légitimité du soutien de dirigeants politiques étrangers.

Pour conclure, David Camroux répond au titre de sa présentation en résumant les caractéristiques politico-sociales de la région : les inégalités sociales ont poussé les classes inférieures à amener un soutien fort aux dirigeants populistes. De plus, le déclin des médias traditionnels et le rôle des médias sociaux, de pair avec les fake news, ont créé de nouvelles loyautés. Par ailleurs, la remise en question d’un ordre international basé sur l’unilatéralisme américain a encouragé de nouveaux réflexes nationalistes dans la région. Enfin, l’inquiétude face à l’échec potentiel des populistes est une réflexion qui fait conclure professeur Camroux par une question plutôt qu’une réponse au titre de sa conférence : des recherches plus approfondies et menées dans le temps long permettront de déterminer si une variante asiatique existe dans les expressions du populisme.

Lors de la riche séance de questions-réponses qui a suivi, David Camroux insiste sur la notion de citoyenneté ainsi que la lutte contre les inégalités pour faire face aux tendances populistes. Il est important de faire face au populisme quand celui-ci démantèle l’équilibre des pouvoirs en se présentant comme les « vrais représentants du peuple ». Professeur Camroux a également souligné que démocratie et populisme ne sont pas antagonistes puisque les dirigeants populistes ont été élus démocratiquement, rappelant que le populisme peut être perçu comme une idéologie mineure et est une attitude politique. Les débats ont également permis d’aborder les questions du sentiment d’appartenance à une Nation et des liens entre les personnes d’origine chinoise dans ces pays en termes civilisationnels, approche dangereuse selon Pr. Camroux. Pour conclure, les discussions ont porté sur les méthodes de recherche concernant le populisme en Asie du sud-est, où une analyse du discours des dirigeants pourrait être une tâche fastidieuse mais intéressante pour aller plus loin dans les recherches actuelles.

Conférence de David Camroux : « La centralité de l’ASEAN mise au défi : Australie, Indonésie et l’Indopacifique »

Le 25 novembre 2019, le professeur et chercheur honoraire au CERI – Sciences Po David Camroux a animé une conférence à l’Université de Pékin intitulée « La centralité de l’ASEAN mise au défi : Australie, Indonésie et l’Indopacifique » dans le cadre du cours sur l’Asie du sud-est donné par le professeur Zhai Kun (翟崑).

Professeur David Camroux

Pr. Camroux rappelle tout d’abord l’importance géopolitique et la rivalité entre la Chine et les États-Unis, qui poussent les pays de l’ASEAN (Association des nations d’Asie du sud-est) à essayer de ne pas se retrouver « pris en sandwich ». David Camroux souligne que le concept de « centralité » de cette association créée en 1977 est récent et fait partie du rituel, important dans la diplomatie des pays d’Asie du sud-est. La centralité de l’ASEAN n’existe que parce que les grandes puissances l’ont acceptée à défaut d’une autre option viable. L’ASEAN a réussi à se positionner au centre d’autres organisations régionales qui gravitent autour d’elle, telles que l’ASEAN+3 ou le Sommet d’Asie de l’est. David Camroux ne parle pas de leadership mais de coordination à géométrie variable pour décrire le rôle de l’ASEAN dans la région.

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les États-Unis se sont tournés de nouveau vers la région d’Asie du sud-est, soutenu par ses deux alliés de la région Asie Pacifique que sont l’Australie et le Japon. Dans ce contexte s’est créé l’APEC (Coopération économique d’Asie Pacifique), rassemblant tous les pays d’Asie du sud-est ainsi que la Chine, la Corée du Sud, le Japon, les États-Unis et le Canada. La politique de « Pivot vers l’Asie » (Pivot to Asia) lancée par le président Obama, est la continuité de la politique américaine en Asie de l’est, qui allie une dimension sécuritaire à une dimension économique et commerciale. Le Partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership, ou TPP) aurait permis aux États-Unis de déterminer les normes des relations économiques dans la région d’Asie Pacifique. Néanmoins, ce projet a été abandonné par l’administration Trump, mais a été remplacé par le CPTPP (Comprehensive and Progressive Trans-Pacific Partnership), porté par le Canada et n’incluant par les États-Unis.

Dans ce contexte, l’Australie, puissance moyenne soutenant le multilatéralisme, a utilisé la notion d’Indopacifique pour obtenir une position centrale dans cette région, s’éloignant de la notion initiale d’Asie Pacifique. Cela est dû à plusieurs facteurs : d’un point de vue domestique, le concept de Communauté Asie-Pacifique proposé par le premier ministre Kevin Rudd en 2010 n’a pas abouti car il a méprisé le rôle central de l’ASEAN dans la région. D’un point de vue externe, la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine a rendu le positionnement difficile de l’Australie entre réalités géoéconomiques et contraintes géopolitiques. De plus, le retrait du TPP et le rôle plus important joué par l’Inde dans le « Quad » reformé (États-Unis, Japon, Australie et Inde) a élargi le spectre régional dans lequel s’est placée l’Australie depuis les années 2010.

David Camroux soutient que la notion d’Indopacifique a également aidé à résoudre la question de la place de l’Indonésie dans la région et dans le monde, mais également son image auprès de sa propre population. Dès 1945, le vice-président Mohammad Hatta avait formulé l’idée d’équilibre (balancing) ou soft hedging pour ne plus être « pris en sandwich ». Après le mouvement de réforme de 1988, l’Indonésie a réaffirmé sa place sur la scène internationale en utilisant l’ASEAN comme élément central de sa diplomatie. Le concept de l’Indopacifique selon les autorités indonésiennes repose sur un équilibre dynamique, fait non pas d’un rapport de forces mais d’un rapport d’influences, mettant ainsi en avant une responsabilité partagée. L’Indonésie, elle-même centrale à l’ASEAN, met l’ASEAN au cœur de l’Indopacifique, tout en promouvant dans ses relations extérieures le dialogue et la coopération, la prospérité pour tous ainsi que l’importance du domaine maritime comme élément unificateur (wawasan nusantara).

Professeur Camroux revoit ensuite les relations entre les pays d’Asie du sud-est et la Chine, utilisant une métaphore familiale pour expliquer que les pays de l’ASEAN ont besoin de la Chine de par sa puissance économique, même s’ils restent précautionneux envers celle-ci. Pr. Camroux souligne l’importance de ne pas oublier le rôle du Japon ou de l’Union européenne, en mettant de nouveau l’accent sur une stratégie d’équilibre entre plusieurs grandes puissances de la part des pays d’Asie du sud-est.

Pour conclure, le futur de cette nouvelle région centrale qu’est l’Indopacifique sera déterminé par les développements de la rivalité sino-américaine, un possible « nouveau pivot » américain vers cette région après le(s) mandat(s) du président Trump, le rôle des autres institutions multilatérales présentes dans la région, l’évolution des Nouvelles route de la soie, ainsi que les développements internes des pays d’Asie du sud-est et leurs relations avec leur voisin chinois.

Professeurs David Camroux, Zhai Kun et Han Fang

La série de questions-réponses engagée avec la classe et dirigée par professeur Zhai, a d’abord porté sur les Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative ou BRI). David Camroux avance que la BRI peut être bénéfique aux pays d’Asie du sud-est, mais a également rappelé leurs inquiétudes face aux possibles dommages environnementaux de certains de ses projets, au risque de conflits dans le bassin du Mékong, ainsi qu’aux coûts sociaux dû à un clientélisme chinois vis-à-vis de pays tels que le Cambodge ou le Laos. Les discussions ont ensuite porté sur la question du manque de capacité de l’ASEAN en tant qu’organisation multilatérale, la très peu probable adoption du concept d’Indopacifique par la Chine, ainsi que la commodité pour les grandes puissances de dialoguer avec l’ASEAN plutôt qu’avec ses États-membres de manière séparée.