1er décembre 2020 – Résumé de la conférence de Pierre Miège

Le 1er décembre 2020, dans le cadre du Baturu Festival traitant des questions de genre et d’identité, le CFC a invité le directeur du CEFC Pierre Miège à parler de ses recherches portant sur les conflits entre les normes « traditionnelles » et les normes émergentes de genre, de famille et de sexualité dans les villes chinoises en se basant sur ses études de terrain auprès des hommes homosexuels chinois. Cette conférence, en anglais avec traduction consécutive chinoise, s’est déroulée de manière hybride, en ligne par Zoom et en présentiel à l’Institut français de Pékin.

Dans la médiathèque de l’Institut français de Chine

Dans un premier temps, Pierre Miège est revenu sur la différence entre les valeurs et les normes dans une société donnée, soulignant que celles-ci changent de génération en génération. Dans les sociétés actuelles, la liberté individuelle et l’autonomie personnelle ont petit à petit pris de l’importance par rapport aux valeurs légitimées par la tradition et l’institution religieuse.

Il en va de même pour les normes relatives au mariage. En Chine, la notion de relation basée sur des obligations sociales réciproques est encore forte : dans les 150 entretiens que Pierre Miège a conduits auprès d’hommes homosexuels chinois au cours de ces 15 dernières années, il en est ressorti que ceux-ci se mariaient plus par obligation familiale que par pression d’une norme sociale, ou pour eux-mêmes. Malgré une évolution des normes et une ouverture dans le choix de sa ou son partenaire, la piété filiale reste une valeur importante.

Pierre Miège, sur Zoom depuis Hong Kong

Dans un second temps, Pierre Miège a abordé la stigmatisation de la communauté gay en Chine et les différentes stratégies que les hommes homosexuels adoptent pour y faire face : ne révéler leur orientation sexuelle qu’à leurs amis proches, restreindre les interactions sociales avec d’autres hommes gays, ou à l’inverse avec des personnes hétérosexuelles, ou encore feindre d’être hétérosexuel. Il ressort des entretiens de terrain que la majorité des personnes interviewées limitent principalement le temps passé avec leur famille et leurs parents pour éviter, entre autres, la question du mariage. Malgré tout, ils considèrent qu’il est important de maintenir une vie sociale avec les amis et les collègues et de continuer d’avoir des « relations normales » avec leur entourage malgré le risque d’être « découvert ».

Ils trouvent donc des « stratégies » pour continuer de sortir avec leurs collègues ou amis, en trouvant des excuses de dernière minute pour éviter des activités inconfortables pour eux tout en montrant leur engagement, en prétendant d’avoir une petite amie ou une femme, ou en évitant d’être trop efféminé et en montrant au contraire leur masculinité à travers des comportements machistes.  Pierre Miège avance qu’on voit ici des normes autour de la masculinité qui sont très « traditionnelles », masculinistes, et véhiculant en miroir une image d’une féminité faible, passive et effacée.

En conclusion, Pierre Miège rappelle la complexité de la société chinoise, qui reste de tradition « collectiviste », mais qui fait face à la réalité des comportements individuels. Du fait des grandes transformations économiques et sociales des quarante dernières années, on voit une importance accrue portée à la vie privée et au développement de soi. Malgré une individualisation de la société, des normes traditionnelles restent prédominantes, comme les normes définissant la féminité et la masculinité, mais également la piété filiale et le mariage – la plupart des hommes homosexuels se marient.

Les jeunes Chinois urbains homosexuels vivent leur vie tout en mobilisant des stratégies pour sembler respecter les normes sociales quand ils le jugent nécessaire. La perception d’un individu est largement influencée par les normes sociales, que ce soit dans la communauté homosexuelle, ou bien chez les femmes qui continuent à véhiculer certains mécanismes traditionnels des rôles et caractéristiques « féminins ».

Séance de questions-réponses

Durant la séance de questions-réponses qui a suivi la présentation de Dr. Miège a été abordée la question de la différence entre les villes et la campagne chinoises. Pierre Miège, à travers les entretiens qu’il a conduits auprès des travailleurs migrants, a constaté que presque 100% des hommes homosexuels de cette catégorie sociale sont mariés, tandis que la proportion n’est que d’environ 30% chez les hommes citadins. Pour conclure cette séance, Pierre Miège a rappelé qu’avec les changements considérables qu’a connus la société chinoise, les individus créent de nouvelles combinaisons entre tradition et modernité en essayant de naviguer entre elles, en ouvrant la discussion sur l’apport potentiel de la technologie à l’évolution des normes sociales actuelles.