Intervention de Florence Padovani au Schwarzman College de l’Université de Tsinghua : « Du Barrage des Trois Gorges à la province du Guandong : l’histoire des déplacés des Trois Gorges »

Le 6 janvier 2020, Florence Padovani, directrice du Centre franco-chinois de recherche en sciences sociales de l’Université de Tsinghua, a donné une conférence au Schwarzman College intitulée « From the Three Gorges to Guangdong – The story of Three Gorges resettlees ». Cette conférence présente les recherches que Florence Padovani a menées sur plus de quinze ans auprès des populations déplacées de Chongqing et du Hubei vers la province du Guangdong et la municipalité de Shanghai. Elle a concentré sa présentation sur les personnes de la préfecture de Wushan qui ont été relogées dans la province du Guangdong à Yaoshan.

Dans un premier temps, Florence Padovani revient sur le projet de construction du barrage en lui-même, qui avait déjà été envisagé par Sun Yat-Sen (孙中山) dès 1919. Il a fallu toutefois attendre l’impulsion du premier ministre Li Peng (李鹏) pour que les travaux puissent débuter au début des années 1990. La construction s’est achevée en 2009 pour être complètement opérationnel en 2013. Construit dans le Hubei mais ayant principalement un impact sur les populations de Chongqing, à cause du réservoir, le projet a inondé plus de 20 communes et municipalités, et fait de 700,000 selon les sources officielles, à plus de deux millions de déplacés selon les spécialistes.

Le Yangtsé (长江), fleuve sur lequel a été construit le barrage, est de grande importance pour les populations locales qui y voient un réservoir d’eau et de nourriture, un créateur d’emplois liés à la pêche, l’agriculture et le tourisme, mais également un vecteur de mort à cause des terribles inondations c’est pourquoi il est parfois considéré comme une divinité. Florence Padovani montre des photos des affiches des autorités locales avertissant la population du niveau d’eau maximum (170m au-dessus du niveau de la mer). Elle a aussi montré des photos de nouveaux villages construits plus haut à flanc de montagne, conçus dans un premier temps pour accueillir les déplacés avant que l’on ne prenne en compte les risques de glissement de terrain.

Dans un deuxième temps, Florence Padovani présente son terrain effectué à Yaoshan, un village de déplacés dans la province du Guangdong à plus de mille kilomètres du Barrage des Trois Gorges. Elle présente l’organisation du village séparant nettement les déplacés de la population locale. Les maisons construites pour les déplacés sont de trois tailles selon la dimension des familles, mais elles sont de facture identique. Des difficultés apparaissent pour allouer ces nouvelles maisons, liées à la corruption locale, aux enfants non-déclarés dans les familles et à l’estimation des compensations.

Florence Padovani aborde ensuite le sentiment d’attachement à un lieu, défini par le sociologue Marc Breviglieri, pour étudier le déplacement forcé de ces populations dans des lieux parfois très éloignés de leur village natal et présentant des us et coutumes différents des leurs. L’identité des déplacés est faite d’oppositions, entre la dépossession et l’attachement, entre le local et le national dans le contexte de relocalisation de ces personnes « en transition ». Les différentes modalités d’appropriation du lieu peuvent s’illustrer par la différence entre y habiter et y vivre.

Dans le cas d’étude de Yaoshan, Florence Padovani remarque très peu d’interactions avec la population locale, voire un ostracisme vis-à-vis des nouveaux arrivants : peu de mariage entre les différents groupes de populations, des rites funéraires séparés etc. Cela a amené de nombreux déplacés à retourner dans leur terre d’origine, créant parfois des villes « fantômes » où tous, jeunes comme personnes âgées, sont retournés vers le Barrage des Trois Gorges. Certains voient également dans leur retour davantage d’opportunités professionnelles sur place, où ils peuvent déjà jouir d’un réseau et connaissent mieux l’environnement des affaires.

Enfin, Florence Padovani traite de la question de l’« histoire officielle » des déplacements de population dans la zone du Barrage des Trois Gorges présente dans divers musées, qui suit la ligne patriotique donnée par le Parti communiste chinois et passe sous silence le vécu des déplacés (Todorov). Les musées avancent notamment le terme de « culture de la migration » (移民文化), dans un contexte sociopolitique visant à maintenir la stabilité sociale et la légitimité du pouvoir en place. Quant aux déplacés, ceux-ci gardent très peu de souvenirs (photos, objets etc.) et n’ont pas de lieux où faire mémoire de leur traumatisme.

Une session de questions-réponses engagée avec la salle a finalement permis à Florence Padovani de préciser ses méthodes de recherche : elle a principalement mené, sur 15 ans, des entretiens ouverts avec la population déplacée sur plusieurs générations de migrants. Elle est également revenue sur le peu d’implication des populations déplacées dans le processus décisionnel de relogement, ainsi que sur les problèmes de définition du montant des allocations et de mauvaise gestion financière de l’argent alloué par l’État aux autorités locales.